SOCIÉTÉ

Point de vue – Plaidoyer pour la démocratie

Rejet, incompréhension, désenchantement, incrédulité, méfiance : à mesure qu’évolue le sentiment des électeurs envers leurs représentants, évolue également le champ sémantique le décrivant. Il est éloquent et suffit pour traduire l’ambiance électorale actuelle : l’électeur du début de XXIème siècle est un pendant de l’occidental désillusionné.

Après avoir cru en tout, il s’est mis à ne plus croire en rien. Les grandes idéologies politiques qui ont fait la splendeur et la décadence du siècle précédent se sont effondrées dans une nuée chaotique, en même temps que le mur de Berlin et que les cours de la bourse de Wall Street. Ce phénomène ajouté à l’amère déception que ressentent les citoyens explique les taux d’abstention actuels et ils sont plus que jamais troublants. Les commentateurs et analystes politiques sont unanimes à ce sujet. Mais comment tenter de résoudre une telle problématique ? Se questionner sur les dérives et les dysfonctionnements du système démocratique semble déjà constituer une première étape pertinente.

Prendre en compte le vote blanc

Accepter le vote blanc et le comptabiliser, une mesure simple qui résorberait un déni de démocratie qui n’a que trop duré. Il faut admettre que des électeurs ne se retrouvent pas représentés dans les offres politiques proposées : 11 candidats ne peuvent matérialiser la pensée de 45 millions d’inscrits sur les listes électorales. C’est pour cette raison évidente que la reconnaissance du vote blanc est désormais une nécessité : il faut accepter qu’il existe des hommes et des femmes dénués de conviction assez fermes pour glisser un nom dans l’urne, ou qui ne trouvent pas de candidats qui puissent être leur représentation légitime. Noyer ce nombre dans celui des abstentionnistes, c’est refuser d’admettre cette réalité. Parallèlement, ceux qui ne partagent pas les valeurs démocratiques et qui refusent d‘être part active d’un système qu’ils n’ont pas choisis et dont ils récusent la pertinence doivent aussi s’exprimer : ceux-là seront les abstentionnistes.

Les partisans du système monarchique, les défenseurs de la dictature, les militants de l’anarchie ou bien les passifs et incurables désillusionnés de la politique ont aussi le droit de se manifester. La prise en compte du vote blanc est la condition nécessaire pour que la représentation politique des citoyens soit la plus large et la plus probante possible. Amalgamer les deux courants de pensée relève au mieux de la mascarade, au pire de la malhonnête intellectuelle. Il est bon que le citoyen refuse l’une et l’autre et fasse entendre sa voix, aussi divergente fusse-t-elle à l’égard du système démocratique mis en place. Une démocratie se juge à l’aune de sa capacité à accepter la pluralité des convictions et des opinions qui résident au sein de la société.

La prise en compte du vote blanc est la condition nécessaire pour que la représentation politique des citoyens soit la plus large et la plus probante possible. Amalgamer les deux courants de pensée relève au mieux de la mascarade, au pire de la malhonnête intellectuelle.

Refuser le vote utile et renouer avec le vote de conviction

La problématique du vote utile est tout aussi préoccupante. Corollaire évident du désamour des dirigés pour les dirigeants, le vote de conviction s’est muté en vote utile : au lieu de voter pour, on s’est mis à voter contre. Contre Nicolas Sarkozy en 2012, contre le Front National lors des municipales, contre Marine Le Pen. Plus de vote fervent : rien que des barrages, des injonctions émergeant souvent de la classe politique. Voilà en toute objectivité ce qui constitue une limite ontologique grande à la démocratie : quelle est la légitimité d’une élection où des forces coalisées décident elles-mêmes de l’issue du vote, bafouant par des combines et petites unions la volonté majoritaire ? Et plus encore, quelle est la légitimité d’un candidat élu non pas pour ce qu’il proposait mais contre un autre ? Élu non pas en positif, mais en négatif ? Si la pratique dans les faits s’avère efficace, elle pose néanmoins un problème grave sur le plan moral.

Durant les primaires de la droite et du centre, des électeurs de gauche ont décidé de s’inscrire sur les listes et de participer pour donner leur voix à Alain Juppé, dans l’intention affichée d’éliminer François Fillon et Nicolas Sarkozy de la course à la magistrature suprême. Des électeurs dont la conviction était profondément ancrée, profondément acquise ont donné leur voix à un candidat développant une vision diamétralement opposée à la leur : ce n’est pas le sens initial du vote. Hannah Arendt avait cette formule édifiante à propos du moindre mal : « Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent l’argument du moindre mal finissent toujours par oublier qu’ils ont choisi le mal. »

Corollaire évident du désamour des dirigés pour les dirigeants, le vote de conviction s’est muté en vote utile : au lieu de voter pour, on s’est mis à voter contre.

Le vote est important. La voix d’un citoyen ne peut être bradée de la sorte ou elle risque de perdre toute sa force, tout son sens, toute son épaisseur. Ces pratiques ne relèvent pas du postulat démocratique, elles relèvent de la marchandisation. Et il serait bon que la démocratie ne verse plus dans de tels agissements qui non seulement la dégrade mais l’enlaidissent. Seulement, un changement de pratique suppose un changement de mentalité : sans doute faudra-t-il accepter de voir émerger d’autres convictions, qui ne seraient pas les nôtres. Ce qui reste évident c’est ce constat : faire barrage et voter contre ou voter utile ne fait que repousser l’échéance. On a vu des candidats de droite et de gauche se faire élire en se coalisant contre le Front National : si l’intention peut sembler bonne, elle est en réalité bornée : sur le plan ontologique, elle est un déni de démocratie, sur le plan pratique, elle déçoit encore plus et alimente le vote contestataire. Que le personnel politique s’adonnant à de telles combines déploie plus intelligemment ses forces : développer des programmes plus aboutis, prendre en compte la réalité des administrés, renouer avec leurs convictions et ne plus faire l’infamie de les déformer sans cesse à des fins carriéristes. La condition sine qua non pour que le citoyen renoue enfin avec le vote de conviction est élémentaire : il faut que les élus renouent avec leurs convictions.

A l’heure de l’omniprésente marchandisation, il serait bon que la démocratie ne verse plus dans de tels agissements qui non seulement la dégradent mais l’enlaidissent.

Voici deux points qui permettraient de revitaliser la démocratie. Il est douloureux de la voir s’enlaidir ainsi, insupportable de la voir s’enrayer. Accepter que des opinions divergentes aient la possibilité aussi de s’exprimer : il nous sera ensuite possible de se piquer de plus de tolérance et d’ouverture d’esprit. Sinon, ces revendications ne demeureront que fallacieuses mascarades. La force du postulat démocratique réside dans le bon fonctionnement de son système.

Étudiant féru de politique, histoire, cinéma, littérature et photographie.

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