Mauvais genre ! Vêtement, culture et scandales

Mode et société, influences mutuelles

Faire bouger les lignes avec des vêtements

On l’a déjà dit dans la première partie, la société et même l’État réglementent les vêtements et la mode. L’influence de la société sur l’individu, donc du tout sur la partie, est indéniable. Cependant, cette influence fonctionne à double-sens et il arrive que ce soient les vêtements qui à leur tour façonnent la société. Pour reprendre un exemple historique, nous pouvons remonter à 1783 et au célèbre tableau d’Elisabeth Vigée-Lebrun Portraits à la rose. On peut y voir la reine Marie-Antoinette dans une toilette simple, portant une robe-chemise, aussi appelée robe de gaulle ou robe à la reine. Ce vêtement ne répondait pas aux standards et à la morale fixés par l’étiquette. Pourtant, quelques années plus tôt déjà, les femmes de la Cour avaient adopté cette robe décontractée et confortable suite à une apparition de la reine vêtue ainsi. Encore aujourd’hui, bien qu’elle ait subi des variations, la robe-chemise est un élément incontournable des garde-robes estivales.

Portraits à la rose - Élizabeth Vigée-Lebrun, Grand Palais
Portraits à la rose – Élizabeth Vigée-Lebrun, Grand Palais

Les exemples de ce genre ne manquent pas. On peut notamment noter les scandales provoqués par le port du pantalon par les femmes au début du XIXe siècle. Le port de ce vêtement traditionnellement exclusivement masculin était toléré dans le cadre exclusif du sport. Mais quand les femmes commencèrent à se l’approprier dans la vie quotidienne, nombre de journalistes, auteurs et responsables politiques protestèrent. Ces protestations donnèrent même lieu à des campagnes d’affichage dénonçant un délitement de la société causé, ou du moins matérialisé, par le port du pantalon par le « sexe faible ». Le pantalon a donc été à la fois un vecteur et un indicateur de l’émancipation des femmes. Il avait une telle force que les tenants de la société ont opéré un levé de bouclier.

J. Fardy, carte postale, Le pantalon enfin revient à qui de droit, vers 1910, collection particulière : image de lutte contre le port féminin du pantalon
J. Fardy, carte postale, Le pantalon enfin revient à qui de droit, vers 1910, collection particulière

Il existe des exemples beaucoup plus récents de telles influences. Nous pouvons citer le smoking bermuda de Jean-Paul Gaultier lors du festival de Cannes de 1987, qui était un moyen de combattre l’austérité et l’uniformité imposées par les smokings et autre costumes aujourd’hui. L’accès à la projection lui avait été interdite. Cependant, c’était le premier pas d’un changement en cours aujourd’hui : Pharrell Williams a ainsi porté un smoking bermuda lors des Oscars de 2016 et de plus en plus d’entreprises (notamment les start up et autres entreprises innovantes du numérique), signe que le rapport au travail et à son organisation est en train de changer. Deux ans avant Jean-Paul Gaultier, Jack Lang avait déjà mis en cause le costume et la cravate en se présentant à l’Assemblée Nationale avec un col Mao. Cette tenue avait fait scandale et a donné lieu à l’écriture dans le règlement de l’hémicycle de l’obligation du port de la cravate et de la veste. Le vêtement est donc bel et bien à la fois un indicateur des changements sociaux et outil pour les provoquer.

Évolutions de la mode dans les sociétés iranienne et syrienne

Les cas de certaines sociétés sont particulièrement édifiants. Prenons par exemple l’évolution des habitudes vestimentaires des femmes en Iran et en Syrie au cours des cent dernières années. En Iran, en 1910, l’habit féminin était très marqué par la religion. Par la suite, la norme s’est peu à peu décontractée et s’est rapprochée des modes occidentales, avec une utilisation plus générale du maquillage et l’abandon de la plupart des signes religieux. Cette dynamique poursuivra jusque dans les années 1970 pour prendre une fin brutale la décennie suivante. Ce revirement est à rapprocher de la révolution iranienne aboutissant sur la fin de la monarchie et le début de la république islamique dans laquelle les théologiens et responsables religieux ont un fort pouvoir. Cependant, en même temps que son ouverture progressive sur le reste du monde, l’Iran voit sa société et ses normes vestimentaires s’assouplir. Même si actuellement le port du voile est encore vu comme une obligation, passant par différents types de tchadors et hijabs, rattrapant de manière plus lente les modifications que les habitudes vestimentaires des iraniennes avaient vues au début du XXsiècle. On peut observer des changements similaires en Syrie bien que les périodes ne soient pas tout à fait les mêmes. Le pays étant plus proche des pays occidentaux à cause de la colonisation, les habitudes vestimentaires en étaient moins éloignées. Ce n’est que dans les années 2000, après environ cinquante ans de mode peu marquée par la religion que le hijab a fait son grand retour, pour devenir de plus en plus strict jusqu’à aujourd’hui.

S’habiller, un acte militant ?

Comme précisé dans les paragraphes précédents, choisir ses vêtements est à fois un reflet de l’influence de la société sur nous et la marque d’une intention éventuelle de la changer. Sachant cela, peut-on affirmer qu’il existe un militantisme vestimentaire ?

Un vêtement ou une tenue marque souvent l’appartenance à un groupe. Cela peut passer par un petit accessoire comme le ruban rouge de la lutte contre le SIDA ou les gants des athlètes olympiques prenant position pour la Black Pride sur le podium en 1968.

Les athlètes levant le point avec un gant noir en 1968
Associated Press / AP

Cela peut aussi passer par un style plus complet comme les garçonnes qui luttaient pour l’émancipation des femmes ou la veste en ours en peluche de Jean-Charles Castelbajac pour sensibiliser à la lutte contre l’utilisation de vraie fourrure dans la haute couture. Le cas de la mode de la garçonne peut être rapproché des styles vestimentaires dans la contre culture. Si l’on prend comme exemples les mouvements punks ou hippies, on se rend aisément compte que le style était une manière de porter son engagement, pour l’anarchie d’une part, pour le pacifisme d’autre part, mais qu’il a perdu la force de son engagement militant à mesure que le mouvement se démocratisait. Ainsi, aujourd’hui encore on reconnaît très facilement un·e punk ou un·e hippie quand on en voit mais le puissant sens militant de ces styles, bien qu’encore partiellement lié à eux, a surtout laissé la place à un engagement purement esthétique. Le militantisme de l’habit serait donc inversement proportionnel à sa popularité ? Ce n’est pas si simple que ça.

En effet un exemple tel que le pantalon féminin ne suit pas cette logique. D’abord très malvenu, le port du pantalon a tout de même poursuivi sa démocratisation. C’est d’ailleurs ce gain de popularité qui lui a fait gagner du poids militant. Le port féminin du pantalon est ainsi passé d’une inconvenance curieuse à un véritable phénomène de société. C’est par le nombre de femmes se mettant à porter le pantalon hors des jalons posés par la société que la menace est née pour l’ordre établi. La popularité d’un vêtement ne lui retire donc pas nécessairement sa force pour faire bouger les lignes et peut au contraire devenir un argument pour lui donner davantage d’amplitude. Ce qui va être décisif dans la force de la représentation militante tient davantage dans le processus de propagation qui reprend ou non l’intention militante et donc qui affaiblit ou renforce son poids. Un exemple tel que les jupes portées lors des journées de la jupe pour lutter contre la misogynie met en exergue un autre facteur déterminant dans l’impact qu’aura un vêtement d’un point de vue militant : la personne qui le porte. En effet, tout comme pour le pantalon, si la jupe a fait scandale lors de la fameuse journée organisée dans un lycée nantais, c’est parce que les garçons étaient appelés à la porter alors que les normes de genre supposent que la jupe est exclusivement féminine. On peut donc dissocier deux cas de figure concernant le poids militant du port (ou non, comme pour l’absence de soutien-gorge comme tendance féministe) d’un vêtement : si le port de ce vêtement en lui-même met à mal une norme (genrée par exemple), alors plus l’action sera populaire, plus elle aura de force ; si au contraire le message passe par l’intermédiaire d’un symbole à interpréter, la popularisation de l’action la fera entrer dans les usages et lui retirera de sa superbe ainsi que de son sens.

Un vêtement, ce n’est pas seulement un assemblage de tissu pour ne pas avoir froid et préserver notre pudeur. Par l’habit nous exprimons nos angoisses, notre personnalité, notre militantisme et bien plus encore. Et si les vêtements ont été façonnés par l’Histoire, les cultures et tout un ensemble de principes oppresseurs, ils ont aussi, en échange, une influence notable sur notre société. Notre seule manière de les consommer à un impact. À l’heure où l’on tente d’éradiquer le travail des enfants, où consommer local devient important, où les matières utilisées sont à la fois des préoccupations économiques, écologiques et de santé, à l’heure, enfin, où le tissu peut être un moyen de parvenir à l’émancipation et l’égalité pour des populations entières, la manière dont nous nous vêtons n’est pas qu’un simple détail.


Pour aller plus loin (et sources)

Ovide, L’Art d’aimer, conseils hommes pour comportements, mais surtout femmes pour parure ; plaire par l’apparence, surtout ne pas trop en faire (satire de ce qui existait déjà comme pots de peinture).

Coiffes pour femmes de tout rang au MA (protection, maintien). Le nu et le vêtu d’une princesse sarrasine dans Fierabras de Francisca Aramburu Riera : symbolique attachée à femme selon sa parure, d’après chanson de geste du XIIe siècle.

Roland Barthes Système de la mode, à consulter.

Thèse Mode et signes en Occident

http://www.lesartsdecoratifs.fr/francais/musees/musee-des-arts-decoratifs/actualites/expositions-en-cours/mode-et-textile/tenue-correcte-exigee-quand-le-vetement-fait-scandale

http://www.womenology.fr/reflexions/masculin-feminin-un-vetement-deux-genres/

100 de mode en Iran / Syrie

https://www.youtube.com/watch?v=G7XmJUtcsak

https://www.youtube.com/watch?v=Q7lnfraNVXY

Article en anglais sur l’histoire des femmes et des pantalons :

http://time.com/4363815/history-women-pants-hillary-clinton/

Deux vidéos de fond sur le costume et l’uniforme, sur la chaîne horizon-gull :

https://www.youtube.com/watch?v=ZvURR83ohcg

https://www.youtube.com/watch?v=lzugeIXsLxc&t=1s

Emma Henning

Aime la culture, TOUTE la culture, et l'anonymat. Pas facile d'en faire une biographie, dans ce cas. Rédactrice et Secrétaire de Rédaction pour Maze. Bonne lecture !

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