Mauvais genre ! Vêtement, culture et scandales

La mode : aliénante et émancipatrice ?

Le vêtement comme prison

Même au niveau le plus corporel et le plus bassement matériel, le vêtement devient souvent une prison qui contraint notre manière d’évoluer dans l’espace et de vivre au sens le plus biologique du terme.

Le corset est peut-être le paroxysme de cet empêchement étouffant en deux sens : empêchant sa porteuse de respirer à son aise et mettant en danger ses poumons et le développement complet de sa cage thoracique ainsi que de ses organes s’il est imposé dès l’adolescence. Il représente aussi la contrainte patriarcale qui pèse sur la femme au temps où il est la pièce principale des tenues féminines. Nous ne faisons que le répéter, mais cet étouffement symbolique et physique est bien réel et si, aujourd’hui, cet usage a disparu, on s’étonne des traces de cette pression sociale qui se retrouvent dans les corsets que les soeurs Kardashian arborent fièrement dans les photos qui révèlent les coulisses de leur machine à fantasme. Il s’agit encore d’atteindre cette forme parfaite, de remodeler son corps pour coller aux critères de l’époque, qui n’ont finalement pas beaucoup évolué depuis le XIXe siècle : avoir la taille fine, c’est joli.

Côté masculin, le classique costume-cravate n’est pas en reste. Comme tout uniforme, il enferme son porteur et le soumet à des contraintes souvent perçues comme inutiles. La chaîne YouTube horizon-gull s’est justement fait un devoir d’analyser tout ce qui peut traverser de contraintes le fameux uniforme du salarié moderne, majoritairement perçu comme « classe », « professionnel » et « sérieux ». Il a un tel rayonnement qu’il permet aussi de s’attirer inconsciemment la sympathie, ou au moins le respect voire l’obéissance de ses interlocuteurs, comme l’ont montré certaines expériences stupéfiantes relatées dans ces vidéos.

Que dire aussi de la cravate qui étrangle, du soutien-gorge qui comprime, des talons qui déforment ? « Il faut souffrir pour être belle » est un dicton trop bien connu, mais plutôt que la nécessité d’un moyen bien vite évanoui quand on atteint la perfection, celui-ci ne devrait-il pas rappeler à quel point les efforts pour participer agréablement à l’esthétique du paysage sont une conséquence de cette pression placée sur nos épaules depuis le plus jeune âge ? Ce n’est pas en souffrant que l’on devient be·au·lle, mesdemoiselles et messieurs ; il semblerait plutôt que c’est en faisant tout pour le devenir que l’on s’inflige des souffrances à plusieurs niveaux : physiques, mais aussi mentales, dans la pression sociale qui les conditionne.

De là une volonté de se libérer de tout ça qui s’attaque d’abord au réceptacle de toutes ces tensions contradictoires : le vêtement.

Le vêtement comme expression de l’identité

C’est indéniable, certaines personnes font des choix très réfléchis en matière de vêtements et de style et sont reconnaissables entre mille par leurs habits et parures. Est-ce que ces choix de tenue rendent uniquement compte d’une coquetterie et d’un désir ego-centré ou pouvons-nous aller plus loin dans leurs liens avec l’identité même de ces personnes ?

L’identité se construit selon deux processus complémentaires et parallèles. Premièrement, il y a l’identité construite grâce à l’image que nous avons de nous-même, tantôt fantasmée, tantôt rabaissée. Deuxièmement, venant compléter et parfois affronter ce premier aspect, l’identité se construit aussi par rapport à la perception que les autres ont de nous. Bien que le style vestimentaire intervienne pour les deux processus, son influence sur le second est bien plus prononcée. Nos choix de vêtements sont donc décisifs quant à la part de notre identité extérieure perçue par autrui et la part de notre identité intérieure modelée par le regard qu’autrui nous porte. À partir de ce constat, nous nous doutons que les choix en cette matière ne sont pas anodins et peuvent constituer un récit de nous-mêmes.

Au-delà des vêtements iconiques, agissant comme des repères (l’éternelle chemise à fleurs de Carlos ou du Joueur du Grenier par exemple), certains styles peuvent en dire beaucoup. Prenons rapidement l’exemple de Coco Chanel. Arrivée dans un monde exclusivement masculin, la haute couture, elle se démarque par plusieurs éléments. Tout d’abord, elle effectue un choix méthodique des couleurs et des matières, prônant toujours une grande élégance. Ensuite, elle porte souvent des tailleurs. Aujourd’hui le vêtement s’étant largement démocratisé cela peut paraître anodin, mais à l’époque ce n’est pas le cas. Ce choix la rapproche des hommes portant le costume, la mettant sur un pied d’égalité avec ses pairs.

D’autres se sont battus pour donner ses lettres de noblesse au mouvement queer, comme David Bowie ou Iggy Pop par exemple. Le premier, au style très androgyne, faussait ainsi les perceptions. Il gommait sur lui-même les différences genrées, ce qui lui donne encore aujourd’hui une certaine popularité dans les milieux féministes et LGBT+. Le second, n’adoptant pas le style si androgyne de David Bowie, revendique pourtant son travestissement, affirmant qu’il n’y a aucune honte à s’habiller avec des vêtements féminins « car il n’y a aucune honte à être une femme ». Grâce à ces figures culturelles majeures, le rapport au genre a bougé (doucement certes, mais effectivement) jusqu’à nous mener aujourd’hui à explorer une sortie de la binarité genrée. Leur style a donc été non seulement une émancipation par rapport aux règles genrées pour eux, mais aussi une inspiration et, dans une certaine mesure, une émancipation de ces mêmes règles pour leur public.

David Bowie en Ziggy Stardyst par Brian Ward - 1972 / Iggy Pop portant une robe par Mikael Jansson - 2011
David Bowie en Ziggy Stardyst par Brian Ward – 1972 / Iggy Pop portant une robe par Mikael Jansson – 2011

Enfin, nos vêtements marquent parfois, de la même manière que certains tatouages, l’appartenance à un groupe. Qu’ils constituent une manière de faire vivre une culture ancestrale ou au contraire d’affirmer une contre-culture, cet aspect de la tenue n’est pas négligeable. En effet, quelle plus grande fierté pour un écossais aimant ses traditions que de porter un kilt, défiant par ailleurs nombre de représentations ? Plus récemment que l’apparition du kilt, celle du hoodie, ce large sweat à capuche et sa démocratisation dans les banlieues américaines n’est pas anodine. Elle marque à la fois une défiance de l’autorité et de la surveillance des instances de maintien de l’ordre en rendant l’identification de la personne qui le porte difficile et à la fois l’appartenance à cette contre-culture, berceau du rap US, en rupture avec une grande partie de la société des années 1990 et 2000.

Entre tradition et progrès

Certains ordres, religieux par exemple, restent très attachés à leurs tenues d’origine, même si les matières utilisées et les techniques pour les fabriquer ont bien sûr évolué avec leur temps. C’est le cas des religieuses ou des évêques et prêtres en soutane que l’on peut voir passer dans la rue, ou du voile des musulmanes qui prend différentes formes. Le hijab, par exemple, n’est finalement qu’un foulard noué autour de la tête de telle façon qu’il tienne tout une journée ; n’importe quelle pièce de tissu assez longue fait l’affaire – c’est d’ailleurs pour cela que le vêtement, tant qu’on ne le charge pas a posteriori d’une charge sacrée, est avant tout laïc.

Avec l’évolution rapide du monde, les tenues s’adaptent selon les modes bien sûr, mais à plus long terme en vue d’atteindre toujours plus de confort et de praticité. Côté uniforme de travail, prenons l’exemple du tailleur féminin traditionnellement requis dans des professions perçues comme formelles et sérieuses. En politique ou au sommet des grandes entreprises, c’est-à-dire dans les milieux où la parité semble encore neuve, les femmes semblent adopter de plus en plus de tenues dotées de pantalons, là où l’on aurait pu attendre une jupe. Cela découle-t-il de la vieille idée faussement féministe que pour se faire accepter et respecter de ses homologues masculins il faut s’habiller comme eux ? Ou est-ce simplement le signe que les femmes actives en ont marre de troquer leur confort contre l’approbation de ces mêmes pairs ? Le style d’Hillary Clinton, qui en est l’exemple parfait, a été analysé de très nombreuses fois au cours de la campagne présidentielle de 2016 : tour à tour critiqué ou encensé, il a en tout cas beaucoup fait parler de lui, contrairement aux costumes sombres à cravate rouge bien ennuyeux qu’arborait constamment Donald Trump. Ce sont peut-être les couleurs vives qu’elle choisissait parfois pour sa tenue qui, particulièrement « féminines » ou sortant juste assez du lot pour attirer l’attention, ont suscité des critiques quant à sa manière générale de s’habiller, toujours formelle, même sans jupe droite !

Pour ce qui est des uniformes imposés par des professions particulières, certaines voix se font aujourd’hui entendre en faveur de plus de liberté. Cela concerne surtout les professions d’accueil ou de relations clients qui, véhiculant l’image d’une marque ou d’une entreprise, se voient imposer des tenues formatées. On remarque, ici encore, la persistance d’une différence fondamentale faite entre hommes et femmes à travers cette éternelle jupe réglementaire. Bien heureusement, les hôtesses de l’air ne sont plus obligées depuis longtemps de s’y tenir et possèdent une option de tenue à pantalon. Mais il semblerait que dans l’esprit de beaucoup de gens demeure encore une idée de ce qu’est une tenue « féminine », en dehors de la seule référence à la personne qui la porte. Donald Trump aurait ainsi, début février, recommandé par note de service aux femmes de son administration de s’habiller comme des femmes, quoi que cela veuille dire. S’il est précisé que les jeans sont admis – ouf – il faudra être un minimum apprêtée pour satisfaire aux exigences de la Maison Blanche. Les internautes ont d’ailleurs réagi sur Twitter en postant nombre de photos de femmes en uniforme de soldats, d’astronautes, de boxeuse…

Ces exigences sociétales rencontrent aussi celles purement religieuses à l’occasion de quelques incidents, à l’instar de l’affaire des hôtesses de l’air d’Air France à qui l’on demande désormais de porter le voile ainsi qu’un pantalon (bien plus long que les jupes habituelles) dès l’atterrissage à Téhéran, au nom du « respect des coutumes ». Après le scandale qui en a été fait, la compagnie a finalement accepté d’autoriser des dérogations pour les hôtesses qui refuseraient de s’exécuter, mais seulement en les reportant sur un autre vol. L’habit tient donc, ici aussi, une place vraisemblablement cruciale pour les entreprises et peut devenir, par dérive, le sujet de vifs débats au sein de la société.

Emma Henning

Aime la culture, TOUTE la culture, et l'anonymat. Pas facile d'en faire une biographie, dans ce cas. Rédactrice et Secrétaire de Rédaction pour Maze. Bonne lecture !

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