LITTÉRATURE

Le poète malgré lui : l’avenir de la poésie ?

Le constat a l’air implacable en écoutant le discours ambiant : le futur s’assombrit pour la poésie. L’avenir se lit parfois dans les lignes de la main, les lignes de l’avenir se liraient-elles alors uniquement en prose (Le nom de la Prose) ? Il paraît que l’avenir se lit aussi au fond des tasses, ne pourrait-il pas se lire en vers ?

Vous avez dit « poésie contemporaine » ?

Dans la librairie, le rayon librairie se limite à la collection N.R.F. (Nouvelle Revue Française) Gallimard, qui recense les plus grand-e-s auteur-e-s tous siècles confondus. Vous cherchez de la poésie contemporaine ? Alors cherchez bien. Ou rendez-vous dans une librairie spécialisée avec des libraires compétents : la poésie contemporaine est très peu éditée. Les éditions Bruno Doucey sont reconnues comme étant la maison maîtresse de l’édition de poésie. Al Dante, à Marseille, édite aussi beaucoup de poésie aux formes innovantes et modernes. Les Editions du Cygne continuent de publier de jeunes poètes et poétesses. Atlas de l’œil-foudre, de Félix de Montety, paru en novembre 2016 en est la belle réussite. Il est regrettable de ne pas les trouver plus facilement en rayon, les librairies  n’ayant même pas de rayon poésie contemporaine et, lorsqu’elles en ont un, ne le mettant que trop peu souvent en valeur. Alors que la prose en tout genre prolifère, le genre « poésie » s’effrite pour des raisons économiques, les chiffres de vente baissent, les maisons d’éditions n’éditent pas. Mais est-ce vraiment à dire que le lectorat n’existe pas ? Il n’en est pas du tout certain.  Des initiatives existent et s’obstinent, et heureusement. Par exemple, le grand concours de poésie RATP, bien que sa campagne publicitaire ne soit pas assez puissante. Les concours lycéens et étudiants continuent aussi de prospérer. Le printemps des poètes a lieu chaque année en mars, et des milliers de personnes assistent aux rencontres… Même si, là encore, la promotion n’est pas très affirmée. Les lectures publiques à la Maison de la Poésie affichent systématiquement complet. Cela prouve bien que la poésie n’est pas en panne de lecteurs ni de lectrices… et que le désir de poésie est bien présent.

Affiche du printemps des poètes 2017

La poésie hors du livre

La poésie des livres ne se porte pas bien si l’on considère les chiffres de vente. Il faut cependant admettre que  la soif de poésie s’étanche à d’autres sources. Jacques Charpentreau, Affrontement, janvier 1964.

La poésie est ailleurs. Yves Bonnefoy, poète récemment disparu et regretté, qui fait partie de la sélection Gallimard, n’a-t-il pas lui-même écrit « Lever les yeux de son livre » en 1988 ? Tout un pan de l’histoire de la poésie est largement invisibilisé dans les études scolaires et universitaires qui mettent en avant les mêmes sempiternels auteurs. Il s’agit de la poésie sonore, écrite pour la scène, pour la radio, pour le disque, s’émancipant ainsi du média livresque. Parmi les plus connus, Paul Eluard, l’auteur inoubliable de Capitale de la Douleur, a écrit pour la radio. Tout comme Soupault. Aragon et Prévert enregistrent leurs poèmes lus sous forme de disque.

« Ce poème est inconcevable hors radio. […] La radio ne laisse pas de traces, dis-tu ? Ne crois-tu pas quelle fructifie lors de la bonne écoute, et ne vaut-il pas mieux créer des hommes aptes à vivre poétiquement qu’enrichir sans espoir les rayons des bibliothèques ? » Antoine Marchal, Préface à Naissance du langage de Jean Lescure, radiodiffusée en 1947.

Les innovations techniques de la fin du XIXe siècle ont évidemment joué un immense rôle dans ce renouveau poétique qui est tout à fait passionnant à explorer. La chanson française est bien sûr une forme d’émancipation poétique née grâce au disque. Des récitations scolaires au simple vers cité à voix haute entre ami-e-s, il y a de multiples façon d’oraliser et de faire vivre la poésie. La poésie est aussi une façon de vivre d’intérêt civique. Finalement, l’avenir de la poésie n’est pas marqué dans les livres (toute référence à la poésie de Pascal Obispo est fortuite), il n’est pas non plus à chercher dans les bibliothèques poussiéreuses. Il peut être un sentiment poétique que nous inspire un coin de rue, il peut être au fond de la classe et non pas au tableau, il peut être en soi. L’avenir de la poésie est dans la vie (Eluard le déclare dans Les sentiers et les routes de la poésie). La poésie est ailleurs, la poésie est partout, il suffit de savoir regarder, de savoir écouter.

« La poésie doit être faite par tous. Non par un. » Lautréamont.

Et alors la poésie a de belles heures devant elle, car en paraphrasant Molière, chacune peut être poétesse malgré elle, chacun poète malgré lui.

 

Auteur·rice

Rédactrice Maze Magazine. Passée par Le Monde des Livres.

You may also like

More in LITTÉRATURE