SOCIÉTÉSTYLE

Le gang dans la peau : la symbolique du tatouage chez les maras

Les maras sont des gangs que l’on trouve dans le « triangle nord » de l’Amérique centrale –  le Honduras, le Guatemala, El Salvador et le Nicaragua – ainsi qu’aux Etats-Unis. Elles tiennent leur nom des « marabuntas », un terme qui désigne les migrations dévastatrices de fourmis chasseuses en Amérique latine et en Amérique centrale. D’abord construites sur le modèle des gangs de Los Angeles dans les années 1980 par des immigrés de ces pays d’Amérique centrale, elles se sont rapidement implantées dans les pays d’origine de ces immigrés à la suite de nombreuses vagues d’expulsions forcées des Etats-Unis.

La fragilité extrême des structures politiques de ces sociétés, en proie aux Coups d’Etat, comme en 1993 au Guatemala ou à la guerre civile achevée en 1992 au Salvador, ainsi que ses conséquences, ont fortement contribué au développement des maras. En effet, la pauvreté et la marginalisation de nombreuses populations, auxquelles s’ajoutent une corruption endémique et une certaine violence institutionnelle, ont permis la formation d’un terreau fertile, idéal pour l’émergence de ces gangs de rue. Ces conditions socio-économiques et la faiblesse des pouvoirs politiques corrompus ont mené à la pérennisation de ces gangs et à leur croissance progressive, jusqu’à devenir des acteurs prééminents dans ces pays aujourd’hui.

Les maras, symptômes d’une violence endémique en Amérique centrale

Les maras s’articulent principalement autour de deux groupes rivaux, la Mara Salvatrucha ou MS-13, déclarée en octobre 2012 « organisation criminelle transnationale » par le Trésor américain, et la Mara 18 ou Barrio 18, qui tire son nom de la 18e rue de Los Angeles où elle a été créée. Ces deux bandes, également appelées pandillas, se livrent depuis plusieurs années une guerre sanglante en Amérique centrale. Les capitales du Guatemala, du Honduras et du Salvador sont de ce fait le théâtre quotidien d’affrontements meurtriers, de décapitations, de viols systématiques entre ces deux gangs, qui en font parmi les pays les plus dangereux du monde selon la société d’analyse de risques Verisk Maplecroft. alors qu’ils sont considérés comme étant en temps de paix. De même, San Salvador pointait en 2016 à la troisième place des villes les plus meurtrières au monde et San Pedro de Sula, au Honduras, à la deuxième, avec des taux respectifs de 111,03 et 108,54 homicides pour 100 000 habitants selon le World Atlas.

Crédit : Verisk Maplecroft, Criminality Index 2016 : The 13 most dangerous countries in the world.

 

Cette guerre des gangs est une préoccupation centrale pour les pays de la région, ainsi que pour les Etats-Unis et les organisations internationales. Ainsi, pour certains analystes, la violence des maras en Amérique centrale est une véritable situation de crise humanitaire. En effet, les affrontements entre la Mara 18 et la MS-13 sont la cause de massifs déplacements de populations qui souhaitent aller se réfugier aux Etats-Unis. D’un autre côté, la faiblesse des institutions gouvernementales et leur incapacité à assumer leurs fonctions premières, telles que garantir l’accès à la santé et à l’éducation, ont contribué à accentuer la marginalisation des populations et à accroître le pouvoir local des gangs. Ces derniers ont gagné en légitimité en remplaçant localement les administrations publiques, en créant des fonds pour les cantines dans les quartiers défavorisés ou en aidant financièrement les populations locales. Enfin, les politiques répressives  de Mano Dura au Salvador dès 2003 ont amené à une escalade de la violence entre les maras, notamment dans les prisons, et leur ont permis de se développer économiquement et territorialement.

Face à l’incapacité des gouvernements en question d’endiguer cette guerre des gangs, illustrée par l’inefficacité du cessez-le-feu imposé par le gouvernement salvadorien en 2012, les maras sont en pleine expansion en Amérique centrale, en participant activement au trafic de drogue vers le Mexique et les USA dans le cas de la MS-13. Elles ont profondément évolué, passant de gangs de quartiers à des organisations criminelles transnationales détenant la mainmise sur de nombreux territoires ainsi qu’un pouvoir politique local non négligeable. Aussi, si l’évolution de leur structure et de leurs moyens, notamment financiers, n’ont pas remis en question la culture de la violence comme pierre angulaire du sentiment d’appartenance aux maras, le spécialiste de la criminalité transnationale en Amérique latine Douglas Farah souligne le délaissement de la culture du tatouage, pourtant historiquement corrélée à ces gangs.

Les maras et les tatouages, un lien historiquement sacré

Selon les analystes du Southern Pulse, un groupe d’experts sur les questions liées à la politique, l’économie, etc. en Amérique latine, la culture du tatouage au sein des gangs était déjà prééminente au sein du gang mafieux « la Meravilla », un gang mexicain des années 1950 à Los Angeles qui a énormément influencé ses successeurs en termes de culture de gang de rue. Cela fait partie intégrante de la culture intrinsèque du gang, à l’instar du rite d’initiation pour rentrer dans la mara : une « cérémonie » qui consiste à accepté d’être frappé au sol par des membres du gang ; un passage à tabac qui dure treize secondes pour intégrer la MS-13 et dix-huit secondes pour la Mara 18. Le documentaire La vida loca de Christian Poveda, tout comme les différents reportages consacrés aux maras, soulignent la place principale du tatouage comme expression de l’appartenance au gang.

Aussi, comme le souligne le sociologue français David Le Breton, si le tatouage est aujourd’hui beaucoup moins associé à la marginalité qu’à une certaine époque, il reste cependant un vecteur d’identification sociale. Historiquement, le fait d’être tatoué revenait à se voir apposer un stigmate sur le corps, comme une forme de rejet, d’étiquetage. Les esclaves étaient tatoués, afin que soit écrite sur leur corps leur condition d’être socialement inférieur ; plus récemment les Juifs étaient tatoués et numérotés dans les camps d’extermination. Cette stigmatisation a d’ailleurs amené les populations en marge, celles qui étaient tatouées, à se réapproprier le tatouage comme le symbole d’une opposition ; ce fut notamment le cas pour les prisonniers russes dans les goulags. Le tatouage a donc toujours été un marqueur social, la définition d’une identité ; si cette identité a pu être imposée autrefois par un autre, elle est maintenant selon le sociologue une manière personnelle de l’affirmer. Ainsi, le tatouage, autrefois  marque de contrôle du corps par un autre,  puis vecteur d’affirmation d’une identité par les individus marginalisés, s’est démocratisé, pour devenir aujourd’hui une forme d’expression individuelle généralisée dans le monde entier.

Crédit : Vice News.

 

Dans le cas des maras, l’individu se tatoue afin de prouver aux yeux de tous son appartenance collective, et pour affirmer individuellement son identité reliée à celle de la culture de la rue. Le tatouage a donc longtemps été perçu comme une preuve de loyauté au groupe : lorsqu’un jeune s’engageait à faire partie du gang, c’était « pa siempre », pour toujours. Car outre le fait que le tatouage soit un vecteur d’affirmation sociale, c’est en effet une inscription sur le corps qui montre la pérennité de cet engagement. On ne peut ni trahir, ni s’échapper de la mara ; les tatouages faciaux sont d’ailleurs la preuve ultime d’appartenance car ils sont impossibles à dissimuler. D’autre part, ces marques sur le corps ont un poids symbolique fort de par ce qu’elles représentent. Il y a en effet de nombreux tatouages religieux, du fait de la place prééminente du christianisme en Amérique latine, mais pas seulement : l’appartenance à la mara est encore une fois au premier plan, que ce soit par le biais d’un 13 ou d’un 18 tatoué sur le corps ou sur le visage, ou d’un « MS » – Mara Salvatrucha – subtilement glissé à côté de la Vierge Marie. D’autres motifs sont très fréquents : la larme sur le visage, qui signifie l’implication dans un meurtre, ou les trois points, sur le visage ou sur la main, qui expriment les trois seules explications justifiant la fin de la vie de gangster : la prison, l’hôpital, ou la tombe.

Les tatouages occupent donc une place extrêmement symboliques chez les maras, comme chez d’autres organisations criminelles. David Cronenberg soulignait l’importance des tatouages chez les membres de la mafia russe dans Eastern Promises, et Denis Villeneuve celle de ceux du cartel de Sinaloa dans Sicario. Pour autant, dans le cas des maras, et en particulier de la MS-13, le tatouage semble récemment ne plus représenter une des clés de voûte de la culture de gang.

Vers la fin des tatouages comme marqueur d’appartenance à ces gangs ?

Ainsi, alors que l’inscription sur le corps de son appartenance à la MS-13 était un marqueur singulier d’identification au groupe des membres de la Mara Salvatrucha, elle est aujourd’hui quasiment bannie selon Douglas Farah. Selon lui, la mise en place d’un paradigme sécuritaire particulièrement violent, matérialisé par la politique de la Mano Dura, a contribué à ce que les membres des maras, et en particulier de la MS-13, cessent de revendiquer leur appartenance au groupe par des tatouages ostentatoires. Dans le cadre de cette politique de répression violente de la guerre des gangs, le fait d’arborer de nombreux tatouages, d’autant plus si ceux-ci affirmaient ostensiblement l’appartenance à un gang, rendait son propriétaire susceptible d’être mis en prison.

Cependant, selon Douglas Farah, si cette volonté de préserver l’intégrité du gang au détriment de la culture du tatouage a pu être prise en compte à un moment, ce n’est selon lui pas la raison principale du délaissement progressif de cette culture. Les tatouages étaient auparavant le reflet de leur passé, la narration de leur vie et des épreuves qu’ils ont affrontées : le rang, le nombre de personnes tuées, etc… La symbolique était ainsi extrêmement forte, et cette décision de mettre fin à ce rite revêt un caractère d’autant plus important. Maintenant, les membres des maras estiment selon lui avoir passé ce stade culturel.

Ainsi, bien plus qu’une réaction aux politiques répressives de l’Etat salvadorien, la disparition progressive des tatouages chez les membres de la MS-13 va selon Douglas Farah de pair avec l’institutionnalisation de ce gang comme une organisation criminelle transnationale de premier ordre et non plus seulement un gang de rue. Cet abandon progressif du tatouage est selon lui le reflet d’un passage d’un gang juvénile à une organisation structurée, réelle force de négociation politique, puissance financière, etc. Aussi, il souligne l’émergence d’autres formes d’appartenance, telles que la coupe de cheveux, voire même les baskets portées.  La peur de la politique répressive, dans le cas du Salvador, n’est donc pas la cause principale du bannissement des tatouages chez les maras, mais c’est bien plus la volonté claire de ces groupes de dépasser la simple dimension du gang de quartier et de devenir des acteurs à part entière de la politique nationale dans ces trois pays.

In fine, alors que la MS-13 abandonne peu à peu les tatouages comme marqueur de son identité collective, elle prend au fur et à mesure le contrôle de nombreux pans des sociétés d’Amérique centrale : les transports publics au Honduras,  de nombreux petits commerces qui sont autant des sources de financement que des lieux de blanchissement et bien d’autres. Si l’une de ses vieilles traditions est donc actuellement suppléée par l’appât du gain, le moins que l’on puisse dire est que cela semble fonctionner, car il semblerait que le « gang le plus dangereux du monde » ait récemment décidé de s’expatrier en Australie. Ainsi, malgré la mise en place de nombreuses politiques répressives n’ayant su démanteler les maras, il semblerait au contraire qu’elles aient de beaux jours devant elles, et que la violence endémique en Amérique centrale n’est malheureusement pas prête d’être éradiquée.

Auteur·rice

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

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