SOCIÉTÉ

Critique médiatique et indépendance des médias : vers une évolution de l’information ?

Jeudi 30 mars avait lieu une conférence organisée par le BDE de l’Institut Français de Presse sur le thème de la critique médiatique et de l’indépendance des médias. En présence de quatre représentants de médias indépendants ou alternatifs, l’événement avait pour ambition de donner quelques clés de compréhension à la nécessité de cette critique au sein de notre société démocratique. Afin d’en savoir un peu plus, nous avons rencontré Ariane Bénoliel, étudiante à l’IFP et organisatrice de la conférence.

« Les médias pour lesquels travaillent nos intervenants sont tous, à différentes échelles, des acteurs de la production d’une critique des médias en France. » Ainsi nous sont présentés les quatre intervenants présents le soir de la conférence : Nassira El Moaddem, rédactrice en chef et directrice du Bondy Blog, Jean-François Julliard, rédacteur au Canard enchaîné, Mathias Raymond, co-animateur d’Acrimed et Pierre Rimbert, rédacteur au Monde diplomatique. Pour Ariane, le choix s’est porté vers eux de manière assez instinctive. Et quand on lui demande si l’orientation plutôt (ou complètement) à gauche des quatre intervenants était une volonté de sa part, elle nous répond : « Les médias que j’ai sélectionnés sont effectivement très à gauche, mais ils s’opposent surtout tous aux médias traditionnels. (…) J’aurais pu faire venir des médias comme Le Figaro ou Valeurs actuelles, mais encore une fois au niveau de la légitimité, ils sont ni indépendants, ni alternatifs. Et après, des médias alternatifs de droite qui critiquent les médias, oui il y en a, mais on tombe très rapidement dans la faschosphère… »

Une critique diversifiée et complémentaire

S’ils sont tous très critiques à l’égard des médias traditionnels, les quatre intervenants ne développent pas forcément les mêmes arguments et les mêmes outils dans la diffusion de leurs propos. D’un côté, Pierre Rimbert nous expose sa vision très théorique – agrémentée de dates historiques et références littéraires, le tout développé au sein d’un plan en trois parties – du problème médiatique dont il est question. Partant du constat qu’il existe aujourd’hui un véritable capitalisme de presse, il nous explique : « La liberté de la presse, elle s’achète et elle se vend, pourvu qu’on soit assez riche pour se l’offrir. Ce droit public, ce droit de chacun, c’est une propriété privée, avec les conséquences que ça peut avoir sur la qualité de l’information. » À savoir : la course à l’audience, la baisse des budgets consacrés à l’enquête et aux reportages au profit de la reprise permanente des dépêches de l’AFP, et l’appropriation privée de l’information par de grands groupes économiques : « A l’heure actuelle, le statut de ces grands moyens d’information n’est pas fondamentalement différent du statut d’une bote de poireaux sur le marché : chacun se l’achète dès lors qu’il a assez d’argent (…) Le droit à l’information est devenu une marchandise. »

De l’autre côté, Mathias Raymond évoque quant à lui la responsabilité des structures et des formations journalistiques dans le développement de la « mauvaise information ». S’il ne remet pas en question les propos tenus par le rédacteur du Monde diplomatique, il met l’accent sur l’évolution de la société qui serait défavorable à cette qualité informationnelle et dénonce ouvertement les pratiques des journalistes et commentateurs médiatiques. Pour lui, « Les médias français ressemblent de plus en plus aux médias américains en privilégiant les commentaires plutôt que les analyses. »

La directrice du Bondy blog vient finalement compléter cette critique avec un exemple très concret de contre-enquête réalisée en 2016 après la diffusion d’un reportage sur France 2 au sujet d’un bar de Sevran, présenté comme un lieu où se développe l’islamisme radical. Elle explique : « Depuis plusieurs mois, si de nombreux médias se rendent à Sevran, ce n’est pas par hasard. Dans ce cas particulier, une caméra cachée a été sous-traitée sans raison officielle. De plus, elle a été confiée à une association de femmes militantes originellement basée à Sevran mais qui ne l’était plus lors du reportage : ces femmes suscitent de nombreuses réactions négatives de la part de la population locale de par le discours qu’elles portent. Les résultats ont donc été biaisés. » Se pose alors la question des méthodes journalistiques utilisées, le reportage ne laissant aucune place à la parole contradictoire, ainsi que l’impact politique et social, ce dernier ayant été diffusé pendant la primaire de la gauche.

Quelles issues à la critique des médias ?

Un des principaux constats émis et partagés par les quatre intervenants concerne la ré-appropriation populaire des grands médias. Partant du fait qu’il existe aujourd’hui un système d’information à deux vitesses, à savoir « une information pauvre pour les pauvres, et une information riche pour les riches », Pierre Rimbert s’insurge : « Cette situation n’est pas acceptable, non seulement d’un point de vue moral mais également politique : une information de qualité, ça n’est pas une cerise sur le gâteau démocratique, ça n’est pas une faveur qu’il faudrait mendier : c’est un droit et je pense que c’est un du, un droit qu’il faut revendiquer, qu’il faut arracher. »

Partageant cette idée, Ariane nous explique qu’il lui semble désormais nécessaire d’aller au-delà de la critique et de mettre en place des contenus accessibles à tous et compréhensibles de tous : « Je pense qu’il faut vraiment dépasser ce constat qu’on fait depuis des années que l’information de qualité n’est pas accessible à tous et faire en sorte qu’elle le devienne, en vulgarisant les contenus et en les rendant attrayants pour le plus grand nombre et pas juste pour une minorité diplômée. » Pour elle, il y a un gros travail à faire sur la communication « Si la communication a bel et bien pris le pas sur l’information, peut-être qu’une réconciliation entre l’info qualitative et la communication reste possible. Un travail sur les formats et sur l’innovation des biens culturels et informationnels est peut-être nécessaire pour réussir à toucher un public beaucoup plus large. » Quand on lui demande quel serait son modèle d’information parfait, elle répond : « Je pense que ce serait avec Internet. Un média qui soit présent absolument partout : à la télévision, à la radio, dans les journaux, sur les réseaux sociaux… Tout ce qui est possible pour donner une information qualitative sans pour autant appauvrir le contenu. » Le problème reste de trouver un modèle qui soit totalement indépendant – des grands groupes et de l’Etat – et qui soit viable économiquement. Pour Ariane, ce dernier n’existe pas et semble compliqué à mettre en place, mais elle reste positive : « Je pense que la critique médiatique est vouée à prendre de plus en plus de place dans notre société de manière quotidienne, et à terme un vrai travail de réflexion à partir des médias alternatifs sur de nouveaux modèles médiatiques possibles peut se développer, avec toujours pour but de permettre réellement à chacun de se réapproprier le débat public. »

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