CINÉMA

The Young Pope de Paolo Sorrentino : série de cinéaste

The Young Pope, la toute récente série de Paolo Sorrentino (La Grande Bellezza, Youth…), déploie en dix épisodes le début du pontificat de Lenny Belardo, alias Pie XIII : un pape jeune, séduisant et on ne peut plus iconoclaste incarné par Jude Law. Fruit d’une collaboration internationale sans précédent, jouissant d’un casting prestigieux, The Young Pope se révèle être un évènement télévisuel à l’image de la filmographie de Paolo Sorrentino et s’impose comme une véritable série de cinéaste.

Une coproduction internationale d’envergure

Une liberté artistique totale. C’est ce qu’a exigé Paolo Sorrentino au lancement du projet initié par le producteur italien Lorenzo Mieli, et c’est ce qu’il a obtenu, même lorsque de grands acteurs internationaux tels que Canal + et HBO se sont joints au projet. Le scénario et la vision du cinéaste autour du pitch audacieux ont su mettre tout le monde d’accord, et ont permis de débloquer la bagatelle de 40 millions d’euros de budget pour lui permettre de réaliser son projet dans les meilleures conditions. Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’un cinéaste s’invite à la télévision : le phénomène est fréquent, et ce depuis les débuts du petit écran. Il tend même à s’amplifier ces dernières années à travers la création de séries ambitieuses qui déploient des moyens cinématographiques. Lars von Trier, David Lynch bien sûr (avec sa série culte Twin Peaks), ou plus récemment Jane Campion, Martin Scorsese ou Baz Luhrman se sont prêtés à l’exercice, et cependant peu d’entre eux ont joui d’une telle liberté et de la maîtrise de bout en bout de leurs séries originales. Paolo Sorrentino a conçu, écrit et réalisé tous les épisodes de The Young Pope dans leur intégralité, et il ne fait aucun doute quant à la paternité de l’oeuvre.

La quintessence du cinéma de Sorrentino

Pour la série, Paolo Sorrentino s’est entouré de son équipe habituelle (notamment Luca Bigazzi à la photographie et Ludovica Ferrario à la direction artistique), à qui il sait qu’il peut demander l’impossible pour développer l’esthétique baroque qui lui est caractéristique. Le travail était titanesque, entre la reconstitution en taille réelle de la chapelle Sixtine et les centaines de costumes confectionnés à la main, mais le pari est réussi. Tout semble authentique dans les moindres détails, et les images léchées sont aussi impactantes que l’iconographie religieuse des œuvres d’art omniprésentes dans les somptueux décors. Sorrentino signe une mise en scène virtuose et un travail des couleurs et de la lumière (d’une importance cruciale au vu du thème de la série) tout en précision. Il nous plonge à corps perdu dans des dialogues foisonnants d’une rare pertinence, pour mieux nous éblouir avec fulgurance à travers des scènes purement oniriques dont il a le secret, empreintes de symbolisme et de sacré. L’ensemble est porté par une BO jouissive et résolument moderne- la scène magistrale durant laquelle Pie XIII se prépare au son de I’m sexy and I know it, de LMFAO, restera probablement culte.

Un film de dix heures

Paolo Sorrentino, c’est aussi un cinéaste de la lenteur, du temps qui s’écoule, de l’introspection et de la quotidienneté. Quel meilleur endroit que le Vatican pour explorer ce rythme ? Comme l’ensemble des personnages, on est cloîtré à l’intérieur du palais pontifical, des lieux de culte, des chambres, des bureaux, ce qui fait des excursions à l’étranger et dans le passé de Lenny de véritables respirations dans le récit. Le format de la série semble également parfait pour allier, selon Sorrentino lui-même, la puissance romanesque de la littérature et celle des images de cinéma. En résulte un long film de dix heures lui permettant d’explorer à fond l’évolution et la psychologie de son personnage principal, et de camper solidement des personnages secondaires et des intrigues transversales tout aussi passionnants et profonds. Ces derniers sont incarnés par un casting international prestigieux : on y trouve aussi bien Cécile de France et Ludivine Sagnier que Diane Keaton sous les traits de l’opiniâtre Soeur Mary, ou encore Silvio Orlando, excellent dans le rôle du Cardinal Voiello, Secrétaire d’Etat manipulateur. Jude Law, parfait en tous points dans le rôle principal, signe probablement la meilleure performance de sa carrière et prouve sur la longueur qu’il est l’un des grands acteurs de sa génération.

Avec The Young Pope, Paolo Sorrentino dessine une nouvelle fois un personnage empreint de tragique Shakespearien, seul face à lui-même et face aux autres. Lenny Belardo, alias le pape Pie XIII, est comme il le proclame lui-même une véritable contradiction vivante, un personnage complexe hanté par l’abandon de ses parents, à la fois fort de ses certitudes radicales et pétri de doutes jusque dans sa foi. C’est un homme plein d’arrogance et de vanité mais également extrêmement réfléchi et empathique. Avant d’être pape, il est surtout un être humain ordinaire qui se retrouve investi d’un pouvoir extraordinaire.

Explorer la nature humaine

La religion et la politique, dont l’union est propre au fonctionnement interne du Vatican, sont au cœur des thématiques de la série, qui n’hésite pas à aborder de front les clichés et les sujets qui fâchent, sans jamais tomber dans la facilité ou la caricature. Cependant, le véritable intérêt de The Young Pope réside surtout ailleurs : dans la capacité de Paolo Sorrentino à explorer la nature humaine. Derrière le spectacle permanent de la religion, au delà des intrigues et machinations mesquines, ce sont en effet les êtres humains dans  toute leur trivialité, dans toute leur complexité qu’il est intéressant de voir évoluer. L’humour et l’ironie -qui selon Sorrentino sont des traits de caractère inhérents au clergé -, s’infiltrent partout dans la série. Les ecclésiastiques de The Young Pope sont finalement des hommes comme les autres, qui portent des joggings, des maillots de foot et des tee-shirts à message quand ils ne sont pas dans la représentation de leur fonction. En dépeignant finement chaque personnage par petites touches, The Young Pope  interroge le rapport à la foi, au pouvoir, à la solitude et les questionnements existentiels de tout un chacun face à l’immensité d’un monde moderne parfois difficile à appréhender. La série est un miroir pour cette réalité dans laquelle elle s’ancre résolument et la présence à la tête de l’Eglise de ce pape irrévérencieux, qui entend gérer son image et sa célébrité à l’instar de Banksy ou des Daft Punks prend tout son sens.

En dix épisodes, The Young Pope s’affirme donc comme un projet ambitieux qui rassemble les talents dans une collaboration internationale, laissant espérer le meilleur pour l’avenir des séries télévisées. Il ne reste plus qu’à patienter pour la saison 2, que Paolo Sorrentino est déjà en train de préparer. Que ce soit à travers le format télé ou le cinéma, nul doute que le cinéaste italien continuera encore longtemps à explorer les thématiques qui lui sont chères, dans une recherche inlassable de beauté qui ne manquera pas de nous emporter.

Auteur·rice

Etudiante en cinéma à la Sorbonne Nouvelle, passionnée d'art et de culture, et aimant en parler.

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