SOCIÉTÉ

Rencontre avec Edouard Elias – « Les Boat People de la Grande Bleue »

Lundi 3 octobre, plus de 5600 migrants ont été secourus par des navires humanitaires au large de la Libye. Parmi eux était présent l’Aquarius, un bateau militaire affrété par l’ONG SOS Méditerranée. En mars dernier, le photojournaliste Edouard Elias est monté à bord de ce navire pour rendre compte de l’enfer que vivent les migrants souhaitant rejoindre le continent européen. Aujourd’hui, ses photos sont exposées à Bayeux dans le cadre du Prix des correspondants de guerre. Rencontre. 

© Edouard Elias

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Ton projet s’intitule « Les Boat people de la Grande Bleue », peux-tu nous en dire un peu plus  ? 

Au départ, c’est Gwenaëlle Lenoir, journaliste en presse écrite, qui m’a parlé de ce projet de reportage à bord d’un bateau de sauvetage en mer Méditerranée. On a donc embarqué sur l’Aquarius en mars dernier, pour une durée de trois semaines, le temps d’une rotation. Le bateau, qui est à la base un navire d’assistance à une flotte de pêche, est aujourd’hui affrété par l’association SOS Méditerranée pour sillonner les côtes libyennes en zone internationale et intercepter des embarcations clandestines afin de ramener les migrants en Italie.

Quelle est la situation actuelle en Libye  ? 

Depuis la chute de l’État en 2011, c’est l’anarchie totale. Différents groupes armés ont pris le pouvoir, provoquant un désordre complet qui s’est amplifié avec la présence massive de stocks d’armes, le pays est devenu une vraie poudrière. C’est également un lieu de passage important pour les migrants. Beaucoup de subsahariens viennent s’installer et chercher du travail en Libye. Mais les Noirs sont très mal considérés là-bas, que ce soit en Libye ou plus généralement au Moyen-Orient. Ils sont la plupart du temps réduits à l’état d’esclave et torturés. Certains cherchent donc à fuir pour sauver leur peau, c’est le cas des migrants que j’ai rencontré. La situation devient de plus en plus catastrophique. Avant, les personnes souhaitant rejoindre l’Europe embarquaient sur des vieux radeaux de pêche qui risquaient de se retourner. Désormais, on les entasse sur des bateaux pneumatiques made in China qui ne tiennent pas du tout la route, d’où la multiplication des naufrages. C’est abominable.

© Edouard Elias

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Pourquoi avoir choisi la Libye plutôt que la Grèce ou un autre chemin migratoire  ?

À la base, je ne voulais pas travailler sur les migrants. Tellement de photographes l’avaient déjà fait que je ne voyais pas ce que je pouvais ajouter de plus par rapport aux autres. Mais quand Gwenaëlle m’a appelé pour me parler du sujet, j’ai tout de suite tilté par rapport aux trois semaines en mer. J’ai un amour pour la mer assez particulier. J’ai grandi dix ans en Égypte, en pleine mer Rouge, je suis donc très lié à cet environnement. Le sujet du reportage est également très particulier puisqu’il se concentre sur un instant T qui n’est que le millième de la route et de la vie des migrants, celui du sauvetage en mer. Et puis la présence de la mer évoque d’autant plus la possibilité que les gens se noient à l’intérieur de ce que j’appelle un véritable champs de bataille. Cet espace où les migrants se battent pour survivre, ce passage particulièrement atroce et traumatisant qu’ils rencontrent lors de leur traversée.

Tes clichés sont exposés en moyen format et en noir et blanc, pourquoi avoir fait ce choix  ?

Ici, le sujet traite du sauvetage des migrants et de leur rapatriement en Italie. L’information est assez faible : je ne suis pas parti de la Libye avec eux, je n’ai pas fait le voyage avec eux et je ne les ai pas non plus suivis après leur arrivée en Europe. Sur les trois semaines en mer, le sauvetage n’a duré que trois jours, ce qui est un laps de temps très court. En plus, le sujet des migrants avait déjà été traité des dizaines de fois auparavant. Il fallait donc que je trouve quelque chose de différent qui puisse percuter et créer un véritable intérêt chez le spectateur. J’ai finalement choisi une manière différente de travailler par rapport à d’habitude : principalement en argentique, panoramique et noir et blanc. Selon moi, le noir et blanc permet de donner une intemporalité sur une échelle temporelle pourtant très courte et ainsi d’amplifier les émotions ressenties.  Je souhaitais également donner sa place à la mer comme environnement oppressant sur le sujet, c’est pour cela que j’ai choisi de travailler en panoramique. C’est un format qui se rapproche de celui du cinéma d’une part mais il s’apparente également beaucoup à la vision humaine.

L’exposition prend réellement sens car elle me permet d’exposer les clichés en moyen format et ainsi d’immerger le public dans cet enfer vécu par les migrants. L’important est que les gens se rendent compte des étapes traversées par les migrants, que cela leur ouvre les yeux sur les risques qu’ils prennent pour fuir la guerre en quête d’un avenir meilleur. Même si cela se passe en ce moment même sous nos yeux, on en n’a pas forcément conscience, c’est important de le montrer.

Est-ce une sorte de réponse à la montée du nationalisme en France et dans le reste du monde  ? 

Je ne le fais pas parce qu’il y a une montée du nationalisme mais je suis très content d’avoir pu bosser sur ce sujet. Il faut réellement que les gens comprennent que les migrants sont des êtres humains qui souffrent. Il y a toujours eu différentes vagues d’immigration, c’est un phénomène qui ne date pas d’hier. Aujourd’hui, les tensions dues aux attentats font qu’il y a des amalgames absolument terribles qui ne valent pas le coup d’exister.

© Edouard Elias

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À seulement 25 ans, tu as déjà couvert de nombreux sujets dont la plupart en zones de conflit, comment est-ce que tu en es arrivé là  ? 

J’ai été élevé entre l’Égypte et la France. À l’époque, je prenais des photos pour me souvenir de moments vécus, ne pas oublier certaines parties de ma vie. Par la suite, j’ai été élevé par mes grands-parents qui m’ont donné une éducation assez classique. Le soir, j’avais la permission de 22h30 seulement si je regardais Arte ou Histoire. J’ai donc développé un intérêt particulier pour l’histoire et tout ce qui avait un rapport au souvenir. C’est comme cela que j’ai commencé à me passionner pour la photographie. Très tôt, j’ai voulu faire du reportage. Au départ, j’ai commencé par faire de la photo de mariage, d’événementiel… mais je gardais toujours dans un coin de ma tête cette idée de reportage.

Puis j’ai fait mon premier reportage en Syrie en 2011. Finalement, tout cela s’est fait un peu par hasard. Au départ, je partais dans le but de photographier les camps de réfugiés en Turquie. J’avais 21 ans, je me voyais mal partir dans une zone de guerre sans expérience. Mais, une fois sur place, j’ai rencontré des personnes qui m’ont proposé de les suivre jusqu’en Syrie avec une équipe de journalistes, c’est à ce moment là que j’ai accepté. Au début, je me disais « Bon ok, je vais en Syrie mais je n’irai pas sur la ligne de front » et je suis allé sur la ligne de front. Mais je me disais toujours « Ok, je suis sur la ligne de front, mais je n’irai pas en première ligne » et je me suis finalement retrouvé en première ligne. En revenant, j’ai présenté mes photos au Visa pour l’image et j’ai rencontré les bonnes personnes qui ont réussi à montrer mon boulot. J’ai eu mes premières publications et hop ! c’était parti.

Tu n’as donc suivi aucune formation de photographie ou de journalisme à proprement parler  ? 

Non, finalement je n’ai que le bac. Après le lycée, je suis entré en école de commerce mais j’ai fini par arrêter. J’ai également commencé une formation en école de photographie que je n’ai pas terminée car j’ai préféré me consacrer entièrement au reportage. D’un côté, je peux dire que j’aurai préféré continuer les études car aujourd’hui, sur le papier, je me retrouve sans diplôme. Je suis donc obligé d’apprendre par moi-même, de mon côté. Pourtant, et c’est assez contradictoire, j’ai l’impression de beaucoup plus bosser que la plupart des mecs de mon âge. Mais finalement, je vis de ma passion donc je n’ai pas vraiment à me plaindre.

Que penses-tu des journalistes et photojournalistes qui se plaignent de la précarité du métier ? As-tu également ce sentiment ? 

Moi, j’ai grandi dans la précarité du métier : quand je suis arrivé il y a quatre ans, c’était déjà comme ça. Je n’ai jamais connu les grosses commandes payées avec des cachets à cinq chiffres à ton retour de reportage. Il y a même des sujets où la presse ne veut pas s’engager, on doit alors partir avec nos propres moyens. Moi, c’est ma façon de travailler. C’est extrêmement risqué parce que tu n’es jamais sûr de publier ton sujet alors que tu as investi énormément de temps et d’argent. Mais j’ai commencé comme ça et c’est quelque chose qui me paraît normal.

Tu envisages donc l’avenir de manière positive  ? 

Dans le sens où je gagne assez d’argent pour vivre correctement et faire le boulot que j’aime, oui, c’est positif. Et puis si je gagne plus d’argent ce sera à moi de trouver un moyen pour réinventer. C’est aussi cela le travail : comprendre comment ça fonctionne et tout faire pour que ça marche. Si demain ça ne marche plus, je ne dirai pas que c’est la faute du métier, je dirai juste que c’est moi qui n’ai pas réussi à m’insérer dans quelque chose d’autre, c’est tout. Enfin, moi je le vois comme ça.

Propos recueillis par Julia Prioult

Exposition « Les Boat People de la Grande Bleue » par Edouard Elias, jusqu’au 6 novembre à l’espace d’art actuel Le Radar (Bayeux).

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