L’Utopie de Thomas More, une œuvre intemporelle

L’Utopie de Thomas More fête cette année ses 500 ans. Cinq siècles, et pas une ride, sommes-nous tentés d’ajouter. Non seulement le texte nous parle encore et toujours après toutes ces années, mais il nourrit l’imagination des artistes et est à l’origine de nombreuses œuvres dont le point commun est l’invention d’un monde qui n’existe nulle part.


Une description tout en nuances d’un pays imaginaire

L’Utopie décrite par Thomas More est une île dont l’organisation diffère de celle de l’Angleterre du XVIème siècle. L’auteur l’invente pour critiquer la société de son temps. Les injustices, les privilèges de la noblesse, les inégalités, la propriété, sont remises en cause par un personnage dont le prénom est celui du Saint patron des voyageurs : Raphaël. A la demande de Thomas More, auteur-personnage de ce texte fictionnel, Raphaël Hythloday fait une description précise de l’île Utopie : politique, économie, éducation, vie quotidienne, relations avec les territoires voisins… tous les aspects d’une société sont évoqués dans ce récit qui donne vie à Utopie et à ses habitants. Comme Socrate, Thomas More se présente comme celui qui pose les questions, permettant à son interlocuteur de développer ses idées.

L’auteur prend néanmoins une certaine distance par rapport à la présentation de Raphaël Hythloday. Veut-il se protéger, malgré l’importance qu’il accorde à son indépendance d’esprit ? Au service du roi d’Angleterre Henri VIII, Thomas More est en 1515 en mission diplomatique à Louvain. Bien qu’il mette un point d’honneur à défendre ses idées, Thomas More ne peut se permettre de critiquer ouvertement les fondements de la société anglaise sans prendre de précautions. Il nuance alors les propos de Raphaël Hythloday, notamment en ce qui concerne la communauté de biens mise en place à Utopie.

« Dès que Raphaël eut achevé ce récit, il me revint à la pensée grand nombre de choses qui me paraissaient absurdes dans les lois et les mœurs des Utopiens, telles que leur système de guerre, leur culte, leur religion, et plusieurs autres institutions. Ce qui surtout renversait toutes mes idées, c’était le fondement sur lequel s’est édifiée cette république étrange, je veux dire la communauté de vie et de biens, sans commerce d’argent. Or, cette communauté détruit radicalement toute noblesse et magnificence, et splendeur, et majesté, choses qui, aux yeux de l’opinion publique, font l’honneur et le véritable ornement d’un État. »

Et Thomas More de terminer par ces lignes énigmatiques :
« Car si, d’un côté, je ne puis consentir à tout ce qui a été dit par cet homme, du reste fort savant sans contredit et très habile en affaires humaines, d’un autre côté, je confesse aisément qu’il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités. Je le souhaite plus que je ne l’espère. »

On ne sait ce qui plait à l’auteur dans l’organisation d’Utopie, tout comme on ne sait ce qui ne lui convient pas, mis à part la communauté de vie et de biens. Ce sont surtout les connaissances (ou les inventions ?) de Raphaël qui l’intéressent. Les derniers mots du texte introduisent une nuance : le verbe « souhaiter » relève en effet du désir, alors que le verbe « espérer » sous-entend l’attente de quelque chose de réalisable. Thomas More veut-il nous dire qu’il ne croit pas à la réalisation de l’organisation d’Utopie dans les sociétés européennes ?



L’imagination, première créatrice de l’île Utopie

Dans L’Utopie, le bienfondé de l’organisation de l’île importe peut-être moins que le pouvoir de l’imagination. Qui sait si, dans cette fiction, Raphaël est vraiment allé sur l’île Utopie ? N’est-il pas en train d’inventer la société dans laquelle il rêve de vivre ? Le texte nous montre avant tout qu’un autre monde est possible. Et c’est peut-être pour ça que le texte a plu au lecteur du XVIème siècle et plait au lecteur du XXIème siècle. Peut-être avons-nous besoin de savoir que notre société peut être améliorée grâce à notre imagination. Dans tous ces mondes décrits depuis des siècles par des artistes imprégnés de l’œuvre de Thomas More, nous pouvons lire les espoirs et les rêves mais aussi les peurs de leur époque. Car, si quelque chose de meilleur est possible, le pire l’est aussi. Le succès des dystopies dans les littératures jeunesse et Young-Adult témoigne de cet intérêt porté aux sociétés inventées. Ces récits agissent comme des mises en garde dans nos sociétés où nos libertés nous semblent aller de soi mais sont pourtant aussi fragiles qu’aux siècles précédents.

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