L’économie de la mort

Après la mort, que doit devenir de notre corps ? En Chine, la place occupée par les morts devient un sérieux problème. La croissance de la population a entraîné la hausse du nombre de morts, et les cimetières surpeuplés ne peuvent plus accueillir les huit millions d’âmes qui meurent chaque année. En conséquence, les pratiques funéraires se renouvellent, faisant primer la rationalité productiviste sur les rites traditionnels.

Pour résoudre le problème de l’encombrement des cimetières, le gouvernement chinois interdit aux citadin-e-s d’enterrer leurs morts. La plupart des familles ont donc recours à l’incinération. Cependant, pour celles qui souhaitent inhumer leurs proches, il est toujours possible d’aller à la campagne : dans la plupart des régions rurales, les enterrements sont autorisés. La loi varie d’une province à une autre. En certains lieux, les autorités ont pris des mesures drastiques. Ainsi, dans la province du Henan, plusieurs municipalités ont décidé de supprimer tous les cimetières pour en faire des terres agricoles (les habitant-e-s ont du déplacer les restes de leurs proches d’eux-mêmes), ce qui n’est pas allé sans contestations. Toutes ces mesures provoquent des réactions mitigées au sein de la population chinoise, mais elles s’expliquent par la nécessité d’une organisation millimétrée et pragmatique pour gérer l’immense Etat qu’est la Chine. Avec 1,3 milliard d’habitants, c’est le pays le plus peuplé au monde. Le manque de terres est un problème sérieux quand il s’agit de nourrir une population aussi nombreuse. Dès lors, l’ingérence du pouvoir politique dans la vie des citoyen-ne-s, jusque dans ses aspects les plus intimes, de la naissance à la mort, se justifie par le principe d’organisation : sans un pouvoir totalisant, comment conduire un empire si grand ? De fait, la décision du pouvoir chinois est tout à fait rationnelle : faire primer la vie sur la mort, et peu importent le respect des ancêtres et autres croyances (matériellement) inutiles.

Ces mesures ont été accompagnées d’une propagande massive, pour faire accepter le changement à la société chinoise. Pour certaines parties de la société, ces réformes sont passées sans problème. Depuis la Révolution Culturelle, période pendant laquelle de nombreuses traditions ont été abolies par le Parti Communiste, les chinois-e-s sont plus aptes à aller de l’avant, en partie parce que le gouvernement chinois est engagé dans une course au progrès qu’il faut bien suivre, mais aussi parce que la notion de marche en avant est maintenant ancrée dans les mœurs. Déjà pendant la Révolution Culturelle, l’inhumation avait été interdite, car elle était considérée comme une « vieillerie », une croyance ancestrale nuisible à l’avènement du socialisme. La crémation est donc depuis longtemps chose courante en Chine. Après l’incinération, les cendres du défunt seront dispersées dans la mer, enterrées, ou conservées dans un temple. Pour certain-e-s chinois-e-s, la crémation ne pose aucun problème éthique ou religieux. En Chine, il n’existe pas de bloc de pensée uniforme. Les croyances des un-e-s et des autres se construisent à partir d’un syncrétisme particulier entre bouddhisme, taoïsme, culte des ancêtres et confucianisme, sans qu’aucune règle ne soit dictée. Puisque le communisme sous Mao interdisait toute religion, beaucoup de rites traditionnels se sont perdus. « Une fois que tu es mort, cela n’a plus d’importance qu’on t’enterre ou qu’on te brûle ! On a besoin des terres pour nourrir la population, pas pour enterrer des morts », affirme Feiyan, professeur trentenaire pour qui il est tout à fait rationnel de supprimer les cimetières.

Cependant, pour certaines familles, l’enterrement des défunt-e-s est un rite funéraire traditionnel très important. Les Anciens pensaient qu’après la mort, l’esprit survit, et ne se trouve en paix qu’une fois le rite funéraire achevé. Alors, ces familles vont à la campagne pour enterrer leurs morts, là où c’est autorisé ; mais le prix des concessions funéraires est de plus en plus élevé. D’autres familles contournent la loi : dans le Guangdong, des bandes font fortune dans le commerce de morts. Pour la somme de dix mille yuans (à peu près neuf cent euros, une somme pharaonique pour un-e paysan-ne), les familles peuvent remplacer le cadavre d’un-e proche par celui d’un-e inconnu-e, directement dans le four crématoire. Des disparitions par centaines ont lieu dans cette province, de vieillard-e-s, malades et handicapé-e-s, femmes et enfants qui ont été tué-e-s pour qu’une âme puisse trouver le repos dans la terre.

Ce phénomène a été dévoilé par Fabianny Deschamps dans son long-métrage New Territories. Elle met en scène la rencontre spirituelle entre une jeune chinoise assassinée par une bande Hongkongaise et Eve, une commerciale française débarquée à Hong Kong pour faire la publicité d’un nouveau procédé funéraire : l’aquamation. Il s’agit de dissoudre les chairs en plongeant le corps dans une solution aqueuse chauffée à quatre-vingt treize degrés. A l’issue de ce procédé, seuls restent les os, qui, réduits en poudre, sont ensuite remis à la famille. A l’origine, ce procédé était utilisé pour éliminer les restes des animaux d’abattoirs. Aujourd’hui, il se développe dans certaines régions comme pratique funéraire. En fait, l’aquamation répond à un souci écologique : alors qu’un corps dans un cercueil continue à émettre des gaz à effet de serre, et qu’une crémation rejette cent soixante kilogrammes de Co2 dans l’air, l’aquamation ne rejette qu’un kilogramme de Co2. Elle ne produit pas de déchets (les métaux des prothèses peuvent même être récupérés et réutilisés), ni de fluides susceptibles de contaminer le sol. De plus, l’eau issue de l’aquamation, riche en matière organique, peu être utilisée comme fertilisant agricole. Enfin, l’aquamation coûte moins cher que la crémation et que l’inhumation. En somme, il s’agit là d’appliquer la pratique du recyclage écologique au cycle de la vie humaine, de façon très matérialiste. Pourtant, si cette méthode peut paraître éthique pour certains, elle peut également aller à l’encontre d’autres conceptions de la vie.

Fabianny Deschamps pose le problème de la rationalisation, voire de la marchandisation de la mort. Alors que la population mondiale croît de plus en plus rapidement, l’utilisation durable des ressources planétaires préoccupe, et le pragmatisme économique gagne du terrain ; si bien que l’humain en vient à être considéré, lui aussi, comme une marchandise quantifiable qu’il faut réguler. Les « Nouveaux Territoires » dont parle Deschamps, ce sont la rencontre entre la rationalité écologique, la marchandisation liée au pragmatisme capitaliste, la modernisation forcenée de la Chine, la tradition qui perdure ; autant de réponses au problème de l’occupation de l’espace terrestre par la communauté humaine.

Cléo Schwindenhammer

Cartooniste et féministe, j'écris et dessine pour Maze depuis la Chine.

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