Le géant de fer et la Guerre froide

Lorsque l’on est enfant, on nous berce de contes et d’histoires toutes les plus merveilleuses les unes que les autres. Une fois adulte, on se rend compte que ces histoires qui ont rythmé notre enfance avaient une morale, une symbolique, qui nous a aidé à évoluer et à grandir. Bruno Bettelheim le montre bien dans sa Psychanalyse des contes de fées, les histoires pour enfants ne sont pas si innocentes ! En dehors des symboles, le contexte même de l’histoire peut être l’occasion, pour l’enfant, d’entrer dans le réel par le biais du fantastique.

A l’occasion du festival Lumière, à Lyon, l’équipe de Maze a eut l’occasion de revoir Le géant de fer, chef-d’œuvre réalisé par Brad Bird en 1999, d’après la nouvelle de Ted Hughes The Iron Man, publiée en 1968. L’histoire d’un jeune garçon qui se lie d’amitié avec un géant de fer, venu de l’espace. Mais derrière cette belle histoire, se cache un contexte historique bien plus terrible. Une fenêtre sur l’Histoire et le monde réel.

Dès le début, la Guerre froide apparaît comme un élément majeur de l’intrigue. On est en octobre 1957, à Rockwell, dans le Maine. A l’école, le jeune Hogarth Hughes et ses camarades doivent regarder des spots publicitaires expliquant quels comportements adopter en cas d’attaque nucléaire. La méthode du « duck and cover » (se baisser et se couvrir) y est décrite de manière très réaliste et rappelle les dessins animés américains des années 1950, comme Bert The Turtle. Tout au long du film, il est fait mention des Russes et des Chinois, de la menace qu’ils représentent. La guerre est omniprésente. A la radio, dans les conversations entre adultes. L’inquiétude est palpable, même pour un enfant comme Hogarth.

Par ailleurs, dans un contexte de course aux armements et de conquête de l’espace, le thème de la vie extra-terrestre apparaît récurrent dans le dessin animé. Hogarth est obsédé par les Aliens. Il est même abonné à une revue sur les phénomènes paranormaux. Les jeux de l’enfant sont peuplés de Martiens et d’hommes verts venus d’ailleurs. Fasciné par Superman qui vient d’une autre planète, il rêve de héros venus du ciel. Le géant de fer lui-même vient d’une autre planète. Une planète où règnent la guerre et la destruction. Une planète où les robots s’entre-tuent. On retrouve donc chez les personnages principaux les obsessions qui ont marqué les contemporains de la guerre froide. Espace, armement, guerre.

Kent Mansley et le maccarthysme

La figure du méchant, Kent Mansley, est capitale dans le film. Cet agent du gouvernement, arriviste et paranoïaque, rappelle aux enfants que l’idéologie peut pousser à commettre des actes terribles. Persuadé que le géant de fer a été construit « par les Russes ou même les Chinois », il n’hésite pas à s’introduire dans la famille d’Hogarth, ce qui constitue une atteinte à la vie privée. Au nom de la sécurité nationale, il séquestre Hogarth, afin que celui-ci ne puisse cacher le géant de fer à temps. Les droits fondamentaux américains sont donc piétinés au nom d’une menace potentielle. Mais Mansley ne s’arrête pas là. Il ment également à ses supérieurs et met en danger la vie d’un enfant. Enfin, il lance lui-même la bombe atomique sur la ville. Toutes ces actions pourraient être excusées si elles étaient faites au nom d’un patriotisme persistant (tout au moins, c’est ce que laisse entendre le film). Ce n’est nullement le cas. Après avoir lancé la bombe, Kent Mansley tente de s’enfuir en déclarant : « Je m’en fiche de mon pays, je veux vivre ». Le méchant est donc méchant jusqu’au bout. L’ambition et la peur de l’inconnu sont ses seules motivations.

Kent Mansley incarne à merveille la paranoïa collective qui a frappé les Etats-Unis de 1950 à 1954. Cette peur rouge, lancée par le sénateur Joseph McCarthy, a permis l’arrestation et la répression de nombreux citoyens américains, accusés de sympathiser avec l’ennemi russe. Kent Mansley représente la xénophobie, la lâcheté et l’étroitesse d’esprit, dans un contexte difficile. A lui seul, il est une mise en garde contre les dérives de l’idéologie, quelle qu’elle soit.

Le géant de fer, l’avaleur de frontières ?

La figure du géant de fer n’est pas étrangère aux dessins animés pour enfants. Par exemple, dans Le roi et l’oiseau de Paul Grimault, un immense robot métallique télécommandé tente d’empêcher la bergère et le ramoneur d’être ensemble. Il finit cependant par les aider à se libérer du roi despote. Symbole de liberté, il s’affranchit du contrôle du machiniste et promeut la liberté.

Ici, le géant de fer ne semble pas au premier abord dangereux, si ce n’est qu’il se nourrit de métal. Il mange les poteaux électriques, les rails de chemins de fer, la ferraille du ferrailleur. Il est néanmoins créé pour tuer. A chaque fois qu’il perçoit une menace (réelle ou non), le géant de fer réplique par des tirs mortels. Mais comme tout dessin animé, Le géant de fer a une morale : on est ce que l’on veut être. Le géant de fer réussit à dépasser sa nature par sa seule volonté. Il ne blesse personne et sauve même Hogarth et les habitants de Rockwell. Assimilé à Superman, il représente le gardien de la paix, celui qui sauve les innocents et empêche l’explosion de la bombe atomique.

En avalant du métal, il avale métaphoriquement le rideau de fer qui traverse le monde pendant la Guerre froide. Par sa seule présence, il signifie la fin de la Guerre froide, l’avènement de la paix dans le monde. Il se sacrifie pour le bien du plus grand nombre, au nom d’un idéal qui n’est ni le communisme ni le capitalisme. Cet idéal, c’est l’amour. C’est un hymne au pacifisme que ce dessin animé et le géant de fer en est le héros.

Intelligence artificielle, conscience véritable

Mais au-delà de cette symbolique de la Guerre froide, l’attitude du géant de fer pose une question encore d’actualité : le problème de l’intelligence artificielle et de la conscience des robots. Dans Le géant de fer, comme dans Le roi et l’oiseau, le robot a des sentiments, des pensées, des valeurs. Par ses capacités extraordinaires, il dépasse les simples humains mais par sa conscience, il les égale.

Tout au long du XXème siècle, la question de l’intelligence artificielle a été posée. De nombreux scientifiques, d’Asimov à Stephen Hawking, se sont interrogés sur ses dangers. Aujourd’hui, alors que l’intelligence artificielle AlphaGo vient battre le champion européen Fan Hui au jeu de go, la question se pose plus que jamais. Les robots ont-ils une conscience ? Espérons-le !

Marie Daoudal

Grande voyageuse (en devenir). Passionnée par la littérature et les langues étrangères. Dévoreuse de chocolat. Amoureuse éperdue de la vie et de la bonne bouffe. "Don't let the seeds stop you from enjoying the watermelon"

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