MUSIQUE

Adieu, Leonard

« There were three of us this morning
I’m the only one this evening
But I must go on
The frontiers are my prison »

Jeudi 11 novembre, 21 h 20. Les discussions sont toutes tendues vers la politique. Les questions s’amoncèlent. Rien d’autre ne peut alors chambouler mon microcosme déjà retourné. Et pourtant, à cette heure précise me parvient un message teinté de tristesse. Après la plaie laissée par Bowie, c’est Léonard Cohen qui s’en va rejoindre le panthéon musical.
Cohen cet homme élégant, vu comme un grand-père musical avec sa voix aux graves apaisants. Cohen cet homme qui a remué tant d’émotions dans mon estomac.

Interloquée, je suis incapable de terminer la phrase entamée. Sans un bruit, je fais jouer The Partisan, ce morceau qui me fait défiler tant d’images. Je murmure alors à demi-voix les paroles que j’ai depuis longtemps déjà digérées et transformées en nutriments.

Au deuxième paragraphe, sans que je comprenne pourquoi les larmes perlent sur mes joues. Pleurer pour quelqu’un que tu ne connais pas, sérieusement ? Il n’y a pas plus grave dans la vie ? Cinq minutes avant tu parlais populisme, la veille situation au Moyen-Orient, et l’avant veille mouvements sociaux et environnement. Et pourtant c’est cette nouvelle qui t’atteint en plein cœur. Pourquoi ?

Parce que justement. Parce que les mots peuvent extraire tant de maux. Parce que certaines sonorités ont une histoire qui finit par ne plus s’expliquer. Parce que The Partisan sonne dans mes oreilles comme un rappelle de l’injustice et de la mort, mais aussi de ce qu’il reste quand tout semble perdu.

« J’ai changé cent fois de nom
J’ai perdu femme et enfants
Mais j’ai tant d’amis
J’ai la France entière »

Parce Songs From A Room, m’a accompagnée si longtemps de Bird On The Wire à The Old Revolution. Parce que même son dernier album, You Want It Darker est d’une beauté fascinante.

Réécouter du Léonard Cohen c’est faire ressortir des visions, des sons et des odeurs. Celle du café bouillant dans une maison de campagne. Celle du petit matin. Le son d’un train et les champs défilant à toute allure. Les couleurs d’une ville sortant de sa torpeur, ou y retournant.

C’est partager la nouvelle et recevoir le témoignage de sa mère décrivant sa découverte et son amour pour le parolier et interprète. L’imaginer écouter Songs of Leonard Cohen sur la platine vinyle parentale à 10-12 ans. Puis pleurer ensemble cette perte à 5500 kms de distance.

Penser à Cohen, c’est aussi découvrir Graeme Allwright et se repasser du Jeff Buckley. C’est réaliser l’influence mélancolique qu’a eue le bonhomme. Comprendre qu’il nous a livré de manière presque cathartique une échappatoire au malheur, et qu’il nous a même appris à apprivoiser nos peines. De par son timbre si singulier, il a réussi à extraire tant d’épines douloureuses en ouvrant les vannes.

Le départ de Léonard Cohen, c’est ne plus pouvoir passer la rue Marianne sans se dire « So Long ». C’est se rappeler qu’il n’y a pas si longtemps, il avait écrit une lettre d’adieu à sa muse, laissant entendre qu’il allait la rejoindre sous peu…

Léonard, tu laisses de la tristesse dans tant d’âmes aujourd’hui, et pourtant tu imprégneras toujours de la tienne Montréal. En l’honneur de son 375e anniversaire, elle t’avait déjà préparé un hommage avant l’heure au Musée d’Art contemporain pour l’automne 2017. Finalement ce sera une rétrospective posthume endeuillée, qui continuera de te faire perdurer.

Léonard, tu vas manquer à ce monde qui perd peu à peu les vestiges du XXe siècle passé, nous laissant face à l’incertain de ce 21e siècle agité.

« I better hold my tongue
I better take my place
Lift this glass of blood
Try to say the grace »

Auteur·rice

En amour avec la diversité artistique, immergée dans les images et les sonorités, en quête d'une fameuse culture hybride, à la croisée des idées. Sur la route et sur les rails, entre la France et les festivals.

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