Rencontre avec Nathalie Kosciusko-Morizet

Vous êtes résolument libérale. Vous avez même évoqué le fait que les enseignants n’avaient pas besoin d’être des fonctionnaires. Quel est votre projet pour l’Education Nationale ? Et si on libéralise l’enseignement, ne va-t-on pas accroître les inégalités déjà très fortes à l’école ?

La qualité d’un enseignant n’est pas liée à son contrat. Supprimer le statut de fonctionnaire pour les enseignants ne revient pas à libéraliser les programmes.

Je veux tout d’abord remettre au cœur de l’enseignement les savoirs fondamentaux, comme l’apprentissage du français.

Je suis aussi favorable au maintien du collège unique. Parce que je refuse que des enfants, souvent de milieux défavorisés, soient triés et exclus des parcours généraliste à 11 ans, sous prétexte qu’ils ont raté leur CM2.

Enfin, il faut donner plus de libertés aux enseignants, en généralisant les expérimentations concluantes en maternelle et en primaire. Je veux aussi permettre aux chefs d’établissements de constituer de vraies équipes pédagogiques. Il faut que le chef d’établissement ait de l’autorité sur les professeurs et qu’il soit autonome, libre de choisir les professeurs qui composent son équipe pédagogique.

Vous êtes également une européenne convaincue. Comment rapprocher les français de l’Union Européenne, ou inversement ?

L’Union européenne est malheureusement trop perçue comme lointaine, génératrice de normes et pas assez démocratique. Les citoyens européens et les Français doivent se la réapproprier, et cela passe notamment par redonner de la légitimité à l’Union Européenne. Il faudrait donc que les partis présentent des listes communes aux élections européennes dans tous les Etats membres et que le chef de liste du parti vainqueur soit nommé président de la Commission.

Il faut aussi donner une vision européenne aux jeunes. Je salue d’ailleurs la nouvelle proposition de l’Union européenne de mettre en place des échanges entre les apprentis sur le modèle d’Erasmus. Je propose aussi la création d’universités comme un MIT européen ou encore une université d’humanités européennes.

Pour beaucoup, le clivage gauche-droite est clairement dépassé, la différence se fait maintenant entre les libéraux et les anti-libéraux. N’auriez-vous pas à gagner d’une recomposition totale du paysage politique ? Vous, Emmanuel Macron, Manuel Valls, l’UDI, ce n’est pas une grande alliance qui pourrait marcher ?
Il est vrai que je peux partager certains points d’accord avec eux. Cependant, Emmanuel Macron et Manuel Valls ont été incapables de mettre en oeuvre ce qu’ils avançaient. Leur bilan au sein des derniers gouvernements de François Hollande est extrêmement décevant : beaucoup de belles paroles pour un résultat trop insuffisant.  Il est temps d’agir, je veux nommer un gouvernement de dix ministres qui auront tous le courage de faire ce qu’ils disent.

Quand on voit vos différences sur la manière de faire campagne et sur les sujets abordés avec les autres candidats, est-ce que vous ne pensez pas qu’on a la droite la plus ringarde et coincée d’Europe ?
Nous vivons la révolution d’un millénaire, une grande transformation, et le rôle du politique est de l’accompagner. Le numérique par exemple, et les multiples applications qui en découlent, sont une transformation radicale des modes de vie et de travail.

Certains candidats à la primaire de la droite et du centre semblent mésestimer ces transformations, et font campagne pour des sujets qui n’intéressent plus les Français.

Je déplore que notre droite reste conservatrice alors qu’il y a tant à changer pour les Français. J’espère qu’ils feront le choix des idées le 20 novembre. C’est tout l’objet de mon combat.

Comment rendre les universités françaises plus compétitives ? Comment améliorer la vie des étudiantes et étudiants français ?
Le déclassement de l’université française n’est pas un hasard. J’identifie deux faiblesses principales – les moyens et la gouvernance-, auxquelles il convient d’apporter trois réponses.

Premièrement, je propose que les établissements soient libres de moduler les droits d’inscription, mais également de les rendre progressifs en fonction du revenu. Et pour  préserver l’accès de tous à l’enseignement supérieur, je propose que chaque université ait comme seule obligation un quota de boursiers minimal de 30 %.

Deuxièmement, il faut renforcer l’autonomie des directions d’université et laisser aux universités plus de souplesse dans leur offre de formation initiale et continue, afin qu’elles puissent s’adapter à l’avenir professionnel des étudiants.

Troisièmement, l’université doit avoir le choix de devenir sélective. Ceux qui s’arqueboutent contre la sélection sont hypocrites : ils savent très bien que des milliers de jeunes se retrouvent sans emploi après plusieurs années gâchées par une mauvaise orientation à l’université. La sélection doit bien sûr être doublée d’une réforme de l’orientation au collège et au lycée, afin que chacun trouve sa place dans la préparation au monde du travail.

Que pensez-vous de la place donnée à l’engagement, notamment associatif, aujourd’hui ? Que faire pour l’encourager ? Quelle est votre position au sujet du service civique (obligation…) ?
Les associations font un travail remarquable et sont de plus en plus importantes pour les Français. Les Français passent désormais plus de temps à travailler bénévolement chez eux ou pour une association qu’à travailler de façon rémunérée. Je veux valoriser l’engagement associatif en offrant un revenu de base à tous, car chacun fait aujourd’hui un travail pour la communauté ou pour sa famille qui n’est pas récompensé.

Concernant le service civique, je suis pour un service court national obligatoire pour tous de trois mois.

Vous avez évoqué l’idée d’un revenu de base, quelles en seraient ses modalités ? Comment le mettre en place ?
Notre système fiscal est illisible, l’impôt sur le revenu n’est payé que par une minorité de ménages français, les niches fiscales toujours plus nombreuses favorisent ceux qui sont des experts de l’optimisation, et chacun soupçonne l’autre de bénéficier de plus d’aides que lui. L’opacité de l’impôt sur le revenu et des aides alimente le sentiment que le travail ne paye pas, que le système est injuste. En outre, payer l’impôt sur le revenu est un des ciments de notre société, il doit être partagé par tous. Enfin, le modèle social actuel n’encourage pas à retrouver un emploi : la perte des allocations n’est pas toujours compensée par le salaire.

Je veux simplifier cette fiscalité en mettant en place une réforme à trois volets, tous les trois absolument indissociables. Un revenu de base de 470€/mois qui remplace les minima sociaux du même montant, mais distribué à tout adulte, qu’il travaille ou non ; un revenu de 200€ par enfant de moins de 14 ans, et 270€ par jeune de 14-17 ans, distribué aux parents, qui remplace les allocations familiales ; et enfin un impôt proportionnel (flat tax) de 23,5 % sur tous les revenus hors revenu de base, qui remplace l’impôt sur le revenu actuel. Cette flat tax permet que tout le monde participe aux financements publics, et que chaque euro gagné vaille la même chose après prélèvement fiscal afin que le travail paie toujours.

Comment garantir la protection des salariés avec un seul statut unique ?
La priorité est d’adapter la protection aux changements de la société. Il faut mieux protéger les travailleurs indépendants, faciliter le cumul d’une activité salariée et d’une activité indépendante sans perdre en protection. On se dirige vers une société dans laquelle les Français exerceront plusieurs métiers dans leur vie.

Les Français ont besoin de protection, que ce soit pour l’assurance santé, le chômage, la retraite ou encore les accidents de la vie ; protéger ainsi les Français ne nécessite pas d’avoir plusieurs statuts. C’est la même chose concernant les fonctionnaires qui exercent une activité similaire à celle qui pourrait être réalisée dans le privé : leur statut et leur contrat de travail doivent être identiques.

Quelle est la place de la culture dans la France de demain ? La politique culturelle française, « l’exception culturelle » a-t-elle encore sa place en 2016 ? Que faut-il faire évoluer à ce sujet ?
Nous devons faire une plus grande place à la culture en ces temps troublés mais aussi et surtout d’une manière générale en tant que notre arme au sein de la mondialisation – notre softpower. Les Français sont fiers de leur culture et de leur art de vivre qui sont reconnus dans le monde entier. C’est notamment ce qu’avait relevé l’humoriste américain John Oliver, dans un sketch après les attentats du 13 novembre, sketch qui m’avait beaucoup marqué. Concernant les courants artistiques, la France a beaucoup perdu ces trente ou quarante dernières années, et on doit retrouver une manière d’être avant-gardistes dans certaines disciplines comme nous l’avons été par le passé. L’exception culturelle en France c’est dire que l’on considère la culture comme une exception, que l’on se doit de la valoriser.  Il n’est pas uniquement question de considérer la culture comme un bien marchand – mais comme apportant de la mémoire, de la densité et du sens. La culture irrigue nos vies mais elle est souvent négligée lors des campagnes électorales, ce que je déplore grandement. Je porte beaucoup de propositions concrètes et en matière de culture, notamment sur les enseignements culturels et artistiques (orchestres à l’école), la compensation de la perte de revenus liée à la numérisation, ou encore une réforme du statut des intermittents (caisse autonome et individuelle).

Vous avez évité les questions sécuritaires et identitaires, pour vous concentrer sur l’interdiction du salafisme. Vous êtes sûre que ça parle aux gens ?
Je n’ai pas évité les questions sécuritaires et identitaires, j’ai mis en avant une problématique fondamentale. Interdire le salafisme, c’est s’attaquer à la source du problème du terrorisme et non pas agir en surface. On se bat contre le salafisme et non pas contre la religion musulmane.

J’ai également formulé des propositions pour assurer la sécurité des Français : je veux renforcer les forces de sécurités, en répartissant plus clairement leurs missions et leurs moyens. Et je compte augmenter le nombre de places de prison de 20 000, car la surpopulation carcérale participe à la diffusion des idéologies de haine.

Vous avez fait sensation en lançant une affiche avec un Minitel ? Au-delà de la pique lancée à vos adversaires, quelle place jouera le numérique demain ? Comment adapter la France a cette transformation ? Que pensez-vous du travail du gouvernement actuel à ce sujet ?
Le numérique, ce n’est pas seulement demain, c’est déjà maintenant ! Les Français l’ont compris, ils le vivent au quotidien. Les politiques ont un train de retard. Et concrètement, alors que les Français gèrent leur vie avec leur smartphone, les politiques continuent à légiférer comme au siècle dernier.

Mon projet numérique s’articule autour de trois besoins : tout d’abord un besoin d’accès, en tant que citoyen et en tant qu’entreprise ; ensuite un besoin de protection, en tant que citoyen, qui doit être respecté par les entreprises et par l’État ; et enfin, un besoin d’innovation, afin que le numérique soit au service du développement économique et social du pays.

Sur ce troisième point, le gouvernement actuel n’a pas pris la pleine mesure des enjeux du numérique, de la révolution qui se tient partout dans le monde et qui ne nous attendra pas.

Vous proposez la création d’une « chambre numérique des citoyens », qu’est-ce que cela peut engendrer ?
Je propose de remplacer le Conseil économique, social et environnemental (CESE) par la Chambre des Citoyens, une plate-forme en ligne qui permettrait à chaque citoyen de soumettre une proposition de loi. Une équipe de juristes serait chargée d’approfondir les propositions les plus soutenues sur la plateforme

Au-dessus de 500 000 signatures en ligne (1 % du corps électoral), la Chambre des Citoyens, représentée par les Français ayant participé à l’élaboration de la proposition de texte, présente le projet de réforme au Gouvernement et au Parlement qui est tenu de débattre le texte.

Un an après la COP 21, on voit dans cette campagne pour la primaire ressurgir des idées climato-sceptiques, que reste-t-il à faire dans ce domaine ?
Je regrette que certains fassent marche arrière sur des enjeux aussi importants que l’environnement.

Des choses ont été faites, mais il faut aller encore plus loin. Au niveau national, il faut encourager l’écologie de proximité en généralisant les circuits courts : favoriser les circuits courts alimentaires, développer l’autoproduction d’énergie et faciliter le télétravail. Ces circuits courts permettent de reconnecter le citoyen à son environnement et donnent à chacun la possibilité de l’améliorer simplement, directement et visiblement.

Quelle est votre réaction à la suite de la victoire de Donald Trump ?

La victoire de Donald Trump est une occasion pour rappeler trois principes. Tout d’abord c’est une élection démocratique, qu’il faut respecter. Deuxièmement, le fait que Donald Trump soit élu ne doit pas nous faire changer d’avis sur sa personnalité, ni nous faire oublier ses propos racistes, machistes et homophobes. Enfin, c’est révélateur d’un malaise d’une partie de la population américaine qui se sent perdante dans la mondialisation telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Cela nous renvoie à nos défis en France : apporter à chaque Français, y compris aux plus éloignés de la mondialisation, les forces et les outils pour en sortir gagnant, quelle que soit son origine, rurale ou urbaine, son âge ou sa profession.

Baptiste Thevelein

Co-fondateur et directeur de la publication

Co-fondateur, directeur de la publication de Maze.fr. Président d'Animafac, le réseau national des associations étudiantes. Je n'occupe plus de rôle opérationnel au sein de la rédaction de Maze.fr depuis septembre 2018.

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