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Nuit blanche 2016 à Paris : les faux bons conseils de la rédaction

La Nuit blanche 2016 a eu lieu à Paris entre le 1er et le 2 octobre. Il s’agit, depuis maintenant quinze ans, de permettre à tous un accès à l’art d’aujourd’hui, dans ses formes les plus diverses. À tous, puisque… les œuvres s’affranchissent des musées et viennent se donner et se former dans la rue ! « Célébration de l’art contemporain mais aussi de sa capacité à transformer la ville », écrit donc la maire de Paris Anne Hidalgo en édito, « Nuit Blanche réunit, du crépuscule à l’aube, des dizaines d’artistes et des centaines de milliers de visiteurs ».

Et c’est bien de cela que nous allons vous parler d’après notre expérience – enfin presque, étant donné le succès restreint de notre entreprise. Voici donc, à partir du point de vue réduit et à présent rôdé d’une seule de ces trajectoires possibles que tracent tous ces visiteurs d’un soir, un guide de ce qu’il ne faut pas faire pour tirer le meilleur parti de cette formidable occasion de vivre l’art « en vrai » !

Ne pas tracer son chemin à l’avance

Contrairement à la petite soirée entre amis qu’on pourrait s’imaginer, cette nuit de longue haleine se prévoit un moment à l’avance ; les puristes prendront à cœur de le tracer sur un petit plan de Paris récupéré à la hâte dans une station de métro. Si vous voulez éviter de faire comme tout le monde et de vous contenter de suivre le troupeau aux heures d’affluences aisément prévisibles, le mieux est d’aller regarder un peu ce qui vous intéresse sur le net parisien et de vérifier, au moins, qu’il vous est physiquement possible de couvrir la distance prévue. Car à l’exception de panneaux numérotés dispersés du côté des plus grandes animations, le parcours est plutôt pauvre en repères, même sur la voie du festival officiel, dit “in“, qui d’ailleurs ne constitue pas qu’un seul long fleuve tranquille. Ce serait trop facile, et bien moins amusant pour cette nuit dont le mot d’ordre déguisé est celui de la flânerie en liberté.

L’astuce : prévoir votre trajet vous permettra de visualiser un minimum où vous devez commencer et où vous allez finir. Ce conseil plein de bon-sens se révélera utile pour éviter de se retrouver à 5h du matin dans un arrondissement inconnu et loin des rares lignes de transports dont vous ignorez si elles fonctionnent encore.

Ne pas se renseigner sur les horaires

Que de déceptions lorsqu’on se rend compte que la Nuit blanche ne dure pas toute une nuit ! Le temps de se mettre en route et d’atteindre les premiers lieux du festival in, soit l’avenue Daumesnil vers minuit, seuls des techniciens las et affairés sont là pour nous accueillir et nous indiquer qu’en effet, toutes les projections qui devaient courir sur une centaine de numéros le long de la rue sont bel et bien terminées. Dommage aussi pour la Tour Eiffel, belle dame qui nous offrait de monter gratuitement à son premier étage pour mieux admirer la fresque qui se déroulait à ses pieds et pour qui on a attendu que le plus gros des visiteurs soit parti se coucher, mais qui, elle, ne nous a pas attendus pour fermer ses portes dès une heure du matin.

L’astuce : désormais, une appli dédiée à cette manifestation annuelle vous permet de vous renseigner rapidement sur ce qu’il s’y passe. A retenir pour la prochaine fois !

Ne pas jeter un œil au programme off

Mais si, vous savez, toutes les petites manifestations non-officielles des musées, galeries et artistes qui ne s’inscrivent pas dans le thème annuel de la nuit blanche. Mais cette nuit si particulière, entre la rentrée scolaire et les grands froids, demeure une opportunité offerte à tous les Parisiens de découvrir un peu le bouillonnement culturel de leur ville gratuitement et de manière originale, alors pensez-y !

Cette année par exemple, le public averti a ainsi pu se rendre à l’inauguration du premier musée de street art en France à l’école 42, ainsi qu’à l’exposition exceptionnelle et éphémère des « Mondes souterrains », effort collectif de plusieurs artistes urbains investissant un hangar voué à la destruction prochaine. Mêlant jeux numériques, effets de lumière et fresques presque conventionnelles à la bombe et au pochoir dont les signes fluos sont à révéler à la lampe UV, des artistes tels que MonkeyBird, Gris1, le 9ème Concept avec ses francs-colleurs ou encore Madame ont tiré profit avec succès de cet espace désaffecté et si bien accordé avec l’esprit artistique qu’ils revendiquent. Mention spéciale au jeu de néons du dernier sous-sol qui a hypnotisé jusqu’à une foule de jeunes excités, et au cercle d’écrans d’ordinateurs allumés faisant défiler en boucle une suite d’interdictions d’accès à des sites internet à risque (pornographie, islamisme radical, pages bourrées de virus), basée sur la liste noire établie par l’État français.

Monkeybird - Droits réservés

Monkeybird – Droits réservés

Sous-estimer les temps d’attente et de déplacements

Nous sommes à Paris, après tout. Même si le métro, c’est fabuleux et que le passage des rames est régulier jusque très tard dans la nuit, traverser Paris ne se fait pas en un coup de baguette magique ! Mais attention ; puisque de toute façon c’est presque impossible au vu de la foule parisienne qui s’y masse et des horaires limités des œuvres les plus courues, il ne s’agit pas d’éviter la queue à tout prix mais plutôt de bien savoir choisir son endroit.

La bonne idée ? Peut-être cette école 42 dont la partie musée de street art a ouvert ses portes à l’occasion de cette nuit spéciale, et qui doit valoir le coup d’œil. Dommage, préférant aller stationner de l’autre côté de la rue pour y visiter le hangar d’art urbain, vos reporters spécialement dépêchés sur place n’ont pas eu le courage de traverser pour y faire encore le pied de grue une heure de plus – mais tant pis, ce musée-là ouvre encore toute l’année et risque bien de faire l’objet d’un prochain article.

La mauvaise idée ? Peut-être le tunnel des Tuileries fermé à la circulation et investi par Zad Moultaka à l’aide de simples éclairages – effets artistiques ou simple souci pratique ? Nous nous sommes posés cette question tout le long de cette traversée interminable. En effet, au bout de vingt bonnes minutes d’attente et une fouille sommaire de nos sacs, plan vigipirate oblige, il nous fut enfin permis d’aller déambuler dans ce tunnel de 800 mètres, au milieu d’une foule hétéroclite composée par exemple de couples transis ou de bruyants individus alcoolisés. De-ci de-là, les traces d’humidité ou de mains captent notre attention, ainsi que les quelques bruits suspects dont on ne sait ni s’ils sont le fait de l’artiste ou des perturbateurs qui continuent de hurler en réponse à leur propre écho. L’effet, s’il y en a un, est celui créé par cette impression étrange de migration post-fin du monde au cœur d’un espace clos dont on ne voit pas la fin, et qui demeure une impression fugace de spectateur trop longtemps exposé aux fictions à base de zombies. Cela aurait pu être plus saisissant si le chemin avait été ponctué d’objets abandonnés, de voitures renversées ou de messages ambigus sur les murs, mais pas sûr que ça correspondait aux vues de l’artiste…

Essayer de d’assister à tout

Ah, amateurs… Et vous aussi, qui voudriez bien tout voir, tout faire ! Mais le temps est compté, et si la Nuit blanche nous propose une balade au gré de ses animations, ce n’est pas pour prolonger le stress diurne et quotidien des parisiens, bien au contraire ! Le plan de visite défini précédemment ne doit rester qu’un guide général, que l’on étoffera ou tronquera au gré de nos déambulations.

Rien de mieux, par exemple, que de se laisser attirer par les lumières chatoyantes et le boum-boum diffus qu’on devine de l’extérieur de la mairie du 11ème arrondissement. Après avoir pénétré dans sa petite cour intérieure, on se laisse alors aller à ressentir pleinement le trip psychédélique que nous offrent Julien Ribot & The Cosmic Cyclops par un concert énergique aux sonorités seventies accompagné d’une projection immense et très pop sur l’une des parois du bâtiment. Officiant de 20h à 2h, ces vendeurs d’images sous acide jouent à des intervalles réguliers leurs bombes sensorielles sous le clip hypnotisant qui happe les spectateurs avachis sur les quelques transats. On finit par sortir à regret de cette sorte de cocon architectural par lequel on a pu expérimenter le grand vide sidéral en images, les oreilles retentissant encore de paroles en anglais percutantes.

Oublier sa petite laine, son goûter et ses baskets

Nuit frisquette, longs kilomètres… Il vaut mieux être physiquement préparé, et ce, même si l’on ne prévoit pas de sortir des chemins battus ! Avec près de 8 kilomètres de parcours, que vous n’allez bien entendu pas arpenter en entier, cette promenade représente quand même une petite trotte ! Et compter sur les restaurants ouverts toute la nuit sur le chemin, c’est s’exposer au risque de longues files d’attentes compactes qui s’achèvent par l’achat d’une gaufre à la chaleur à peine réconfortante pour quatre euros. Mention passable…

Prendre en photo et/vidéo tout ce que vous voyez

Ce n’est pas comme ça que ça marche ; si le mot d’ordre est l’éphémère, ce n’est pas pour qu’on s’empresse de tout enregistrer pour pouvoir le poster ensuite sur les réseaux sociaux. Tout l’intérêt de la chose réside dans le moment présent, et c’est d’ailleurs pour cela qu’on a affaire à des installations, des performances, des projections limitées dans le temps, le tout en l’espace d’une seule nuit.

Les problèmes logistiques évidents mis à part, cette contrainte de temps et d’espace, puisque tout le monde ne pourra pas accéder à la même chose au même moment, fait partie intégrante de l’œuvre, comme pour la performance de Bridget Polk au port de Solferino, qui nous offre à voir la construction en temps réel de ses sculptures en équilibre. Cette installation en cours joue sur la tension, la patience et sur l’espèce de magie de voir se dresser ces impressionnants pics à la stature si fragile et qui tiennent pourtant grâce à leurs points d’équilibre trouvés comme par miracle.

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L’artiste Bridget Polk en plein travail – Droits réservés

C’est un véritable jeu de tension avec des matériaux lourds, compacts (granit, béton, calcaire) que l’on met dans un état précaire, hors de leur élément naturel et si stable. Cet état étrange fascine, à tel point que même les plus fébriles des photographes en herbe finissent par se calmer en quelques minutes, rangent leur portable et attendent, avec le reste de la foule en suspens, le moment fatidique et grisant où l’artiste pourra enfin lâcher sa prise sur les éléments dressés. L’effet sur chacun est presque palpable, la présence qu’incarnent tout à la fois l’artiste, l’œuvre minérale et les spectateurs presque en transe se ressent jusque dans l’oubli du froid et du temps qui passe autour d’eux.

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Droits réservés

Parvis de l’Hôtel de ville, l’œuvre de Stéphane Thidet se révèle elle aussi bien plus efficace en vrai, puisqu’elle crée elle-même des sortes de condition in situ vous donnant l’impression d’être bien loin de Paris. Grand lac gelé construit à la manière des patinoires où tournent lentement, très lentement, de vieilles branches à la surface, cette étendue d’eau blanche et couverte de glace et de neige laisse rarement indifférent pourvu qu’on s’en approche. Même en connaissant les détails techniques de ce qui reste une installation (« de la vraie neige et de la vraie glace ! » s’exclament les vigiles enthousiastes à qui leur pose la question), il suffit de s’en approcher et de perdre son regard dans son mouvement flottant pour y être irrésistiblement attiré. Le froid nocturne s’accorde bien avec la vision ainsi créée ; les souffles du grand nord nous happent et nous suggèrent cette idée étrange que nous ne sommes ni tout à fait à Paris, ni tout à fait au pôle arctique, dans un ailleurs silencieux, calme et presque immobile dont on ne s’arrache que difficilement.

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Le lac gelé de jour – Isabelle Zyskind

Chercher l’art et sa signification partout, tout le temps

Certes, il vaut mieux se préparer un minimum pour affronter cette traversée hors du commun et comprendre une partie des œuvres proposées. Mais une partie seulement. Car si certaines présentations très pointues nécessitent la connaissance d’un certain contexte, telle la projection d’une fraction du projet Drawing restraint de Matthew Barney, qui nous présente une de ses tentatives de défier les lois de la physique et de repousser toujours plus loin les limites de la création, d’autres ne requièrent qu’un peu d’attention et d’ouverture d’esprit.

C’est en effet d’après un support non conventionnel que Nicolas Buffe propose de nous faire voyager. Confortablement assis dans les fauteuils moelleux du théâtre du Châtelet, le spectateur déjà fourbu de ses précédentes péripéties se voit offrir une plongée dans « Super Polifilo », vidéo qui rend compte d’un voyage virtuel dans son jeu vidéo à la forme très épurée en noir et blanc, directement inspirée de l’esthétique japonaise des mangas. La petite histoire de quête amoureuse qui nous est contée en images et en textes interposés, presque à la manière des premiers films muets, nous berce doucement au cœur de ces paysages entrelacés de traits doux et fins, au charme graphique indéniable. Étape recommandée aux familles par l’organisation de la Nuit blanche, ce concept séduit bien petits et grands en suivant une trame narrative simple, qui est celle de la manifestation nocturne tout entière, celle de la quête amoureuse de Poliphile qui recherche sa Polia.

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Aperçu de Super Polifilo, Nicolas Buffe – Droits réservés

Prétexte ou fil conducteur déclencheur pour les œuvres proposées dans le cadre de cette Nuit blanche 2016, cette histoire d’amour tirée de légendes antiques nous a ainsi permis un voyage hors du temps et même de l’espace pourtant si familier que peut représenter Paris pour ses habitants. C’est un regard nouveau et un peu perplexe, voire carrément dubitatif que ces installations ont tiré des plus récalcitrants, et une étrange fascination indécise qu’elles ont entraîné chez les plus rêveurs.

Même si l’ensemble reste loin d’être parfait, participer à cette manifestation hors du commun reste une chouette idée, susceptible à tout moment d’éveiller en vous, que ce soit par un indescriptible élan d’adhésion ou de rejet, ce qui restera un je-ne-sais-quoi de curiosité et d’éveil inhabituel entre les stations de Vélib’ et la grisaille parisienne.

Auteur·rice

Aime la culture, TOUTE la culture, et l'anonymat. Pas facile d'en faire une biographie, dans ce cas. Rédactrice et Secrétaire de Rédaction pour Maze. Bonne lecture !

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