SOCIÉTÉ

La mémoire et l’oubli

Oublier pour avancer, ou bien au contraire se souvenir pour ne pas refaire les mêmes erreurs et pouvoir cicatriser les douleurs du passé ? Ce dilemme est historique, concerne aussi bien les individus que les sociétés, et est au centre de débats dans de nombreuses disciplines. 

Nietzsche estimait que l’oubli est une condition sine qua non du bonheur. Il écrivait d’ailleurs dans ses secondes Considérations inactuelles que “dans le plus petit comme dans le plus grand bonheur, il y a quelque chose qui fait que le bonheur est un bonheur : la possibilité d’oublier, ou pour le dire en termes plus savants, la faculté de sentir les choses, aussi longtemps que dure le bonheur, en dehors de toute perspective historique”. Pour se ranger à ses côtés, n’est-il pas vrai qu’on affirme souvent préfère oublier quelque chose afin de pouvoir aller de l’avant ?

La faculté d’oublier, un soulagement de l’âme ? 

L’illustration concrète de cette théorie de Nietzsche se retrouve d’ailleurs dans la magnifique oeuvre de Michel Gondry, Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Pour chasser de ses pensées un amour passionné mais destructeur, Clementine (Kate Winslet) préfère effacer – littéralement, à l’aide d’un procédé scientifique – tous les souvenirs la reliant à Joel, interprété par un Jim Carrey paumé et désabusé. Mais là encore, ce film tourne autour de ce débat incessant, de cette lutte perpétuelle entre la mémoire et l’oubli : si Joel est au départ convaincu de vouloir oublier à son tour Clementine, petit à petit, il combat dans ses rêves contre la machine qui lui enlève chaque souvenir de son existence auprès de celle qu’il a aimée.

Nietzsche voit d’ailleurs dans l’oubli un tri sélectif de notre passé, et non une amnésie totale à la manière du procédé radical que l’on retrouve dans le film de Michel Gondry, comme il l’explique dans sa Généalogie de la morale : « le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette. » Selon lui, « nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourrait exister sans faculté d’oubli » ; l’oubli serait donc une faculté humaine qui permettrait à tout être de ne pas sombrer dans la folie, de pouvoir atteindre un certain nombre de jouissance, alors que le souvenir, notamment par l’histoire, est un poids qui pèse sur les hommes.

Joel (Jim Carrey) en proie avec sa mémoire. Source : Image extraite du film Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Joel (Jim Carrey) en proie avec sa mémoire.
Source : Image extraite du film Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Mais l’oubli est-il toujours cette faculté cognitive qui permet à l’homme cet apaisement, ce soulagement de l’âme ? Se souvenir, douloureusement parfois, mais se souvenir tout de même, ne permet-il pas de se reconstruire, tant au niveau individuel qu’au niveau d’une société entière ?

Alors que le peuple colombien a rejeté le 2 octobre dernier les accords de paix signés entre le gouvernement et les FARC au terme d’un plébiscite proposé par le président, et désormais prix Nobel de la paix, José Manuel Santos, le débat autour de la mémoire, un pilier des enjeux soulevés par les processus de justice transitionnelle, est encore une fois bien présent. Si le devoir de mémoire n’était pas au cœur des négociations en Colombie, dont le point central de discorde était la question de la justice et de l’emprisonnement des principaux responsables des exactions commises par les FARC, il reste prééminent dans de nombreuses sociétés, notamment en Amérique latine.

La mémoire au cœur de la reconstruction de sociétés meurtries

Le 28 mai dernier étaient jugés en Argentine quinze responsables militaires de l’opération Condor, opération qui avait conduit à l’installation de dictatures militaires dans six différents pays d’Amérique latine – l’Argentine, le Chili, l’Uruguay, le Paraguay, la Bolivie et le Brésil. La suite est connue : des dictatures sanglantes, caractérisées par l’élimination des opposants politiques et la disparition de milliers de personnes sous l’œil bienveillant de l’Oncle Sam qui ne rechignait pas, en pleine période de Guerre Froide, à voir le recul des idées socialistes en Amérique latine. Anecdote plutôt cocasse : le Secrétaire d’État américain de l’époque, Henry Kissinger, a même obtenu le prix Nobel de la paix en 1973 pour son acharnement à vouloir mettre un terme à la guerre du Vietnam ; la même année, le dictateur chilien Augusto Pinochet renversait le président socialiste Salvador Allende, non sans un petit coup de pouce du gouvernement américain.

Mais revenons à l’Argentine. A l’issue de la dictature, très vite ont émergé, à côté des demandes de justice, des exigences de vérité sur les disparitions. Encore aujourd’hui, les Mères de la Plaza de Mayo, maintenant devenues les Abuelas (“Grand-mères”) défilent chaque jeudi sur cette place centrale de Buenos Aires en réclamant la vérité sur le sort de leurs enfants disparus, pour la plupart torturés et tués dans les cellules de l’École de la Marine, l’ESMA ou jetés au-dessus des sinistres eaux du Rio de la Plata. Un foulard blanc dans les cheveux, accompagnées par d’autres militants de tous âges, elles sont le symbole d’un désir de vérité et de restauration de la mémoire des disparus, en plus de critiques de l’impunité de nombreux tortionnaires de la dictature. C’est donc avec joie que les fondatrices de ce mouvement ont accueilli la nouvelle, car bien que de hauts dignitaires de la junte militaire aient déjà été jugés, à l’instar du général Videla, dictateur de 1976 à 1981, c’est la première fois que des généraux sont jugés dans le cadre l’opération Condor, enfin reconnue comme une organisation criminelle. C’est une avancée significative et un message d’espoir pour les autres pays de la région, à l’instar du Chili, où la présidente Bachelet est notamment vivement critiquée pour son incapacité à mener la réforme tant promise dans sa campagne de la Constitution de 1980 héritée du régime de Pinochet.

Lorena Pizarro, présidente du groupement des familles de détenus et de disparus (AFDD), lors d'une manifestation à Santiago Source : Victor Rojas AFP/Archives

Lorena Pizarro, présidente du groupement des familles de détenus et de disparus (AFDD), lors d’une manifestation à Santiago
Source : Victor Rojas AFP/Archives

Dans leur quête de vérité, l’Argentine comme le Chili ont été des précurseurs en établissant dès la fin des dictatures des Commissions de vérité, véritables alternatives à la justice traditionnelle punitive et instrument phare des mécanismes de justice transitionnelle. En prônant la recherche de la vérité et la préservation de la mémoire des victimes, ces Commissions ont permis de faire la lumière sur de nombreux crimes, ainsi que de reconstruire des sociétés dont le tissu social était rompu ; un exemple probant de succès de ce genre est d’ailleurs la Commission de Vérité et de Réconciliation en Afrique du Sud après l’apartheid, où le dialogue social a été préféré à l’organisation de procès. Au Pérou, une Commission a permis aux indigènes de prendre la parole dans le cadre de l’après-conflit interne entre la guérilla du Sentier lumineux et le gouvernement en place.

Aussi, malgré la création de ces Commissions, la transition démocratique s’est d’abord faite avec diverses lois d’amnisties avec notamment en Argentine les lois du « Devoir d’obéissance » et du « Point final », votées en 1986 et 1987.  Et si ces deux lois ont permis une transition démocratique ainsi qu’une stabilisation du régime et qu’elles ont été abrogées en 2005, une certaine partie de la population s’estime lésée, ne connaissant toujours pas aujourd’hui la vérité sur le sort de membres de leur famille. Les revendications de vérité, corrélée avec le devoir de mémoire, sont donc encore au centre des préoccupations des citoyens argentins et chiliens, même si le jugement a pu apporter une certaine satisfaction face aux exigences de justice d’habitants ayant trop longtemps dénoncé l’impunité des anciens hauts dignitaires de la junte.

La question de la mémoire ne concerne pas que les anciennes dictatures d’Amérique latine ; en Espagne, les cicatrices de la dictature franquiste sont encore ouvertes à cause de l’opposition du Parti Populaire à la loi de mémoire historique de 2007. De nombreux membres de ce parti héritier du franquisme refusent notamment d’allouer des subventions dédiées aux travaux sur la mémoire, dont celles destinées aux associations mémorielles ou à l’exhumation des corps dans les fosses communes. Au Cambodge enfin, la volonté de faire table-rase, une des bases de l’idéologie des Khmers Rouges, a conduit à la destruction d’archives, mais également de nombreuses productions intellectuelles, tout autant de choses qui nécessitent aujourd’hui un laborieux travail de mémoire.

« La lutte de l’homme contre le pouvoir, c’est la lutte de la mémoire contre l’oubli. » Milan Kundera, Le livre du rire et de l’oubli

Ainsi, le débat entre la mémoire et l’oubli dépasse les seules considérations philosophiques ; dans le cadre des transitions démocratiques, c’est l’illustration de luttes idéologiques ainsi que d’intérêts particuliers. Si au Cambodge, les travaux sur la mémoire historique en sont encore à leurs premiers balbutiements, c’est notamment car certains membres du gouvernement, à commencer par le Premier Ministre Hun Sen, ont fait partie des Khmers Rouges à leurs débuts.

C’est une évolution des perceptions qui a conduit à l’avènement progressif d’un « pacte de mémoire » plutôt qu’un « pacte de l’oubli » comme l’affirme le spécialiste de la justice transitionnelle Pierre Hazan. Avec la troisième vague de démocratisation chère à Samuel Huntington dans les années 1980, il y a eu un glissement progressif d’une culture de l’amnistie à l’avènement du devoir de mémoire et de vérité, consacré par l’institutionnalisation de la justice transitionnelle. Face aux revendications grandissantes des citoyens de sociétés en reconstruction couplées à l’émergence des mécanismes de justice transitionnelle – tribunaux pénaux internationaux, Commissions de vérité, etc…- la question de la mémoire a progressivement revêtu une importance prééminente dans la cicatrisation et la reconstruction du tissu social. De par sa dimension cathartique, le travail autour de la mémoire permet d’apaiser les tensions dans une optique de réconciliation nationale. Dans ce sens, la vérité et la mémoire ont une corrélation indéniable avec l’affirmation de la démocratie par le bas.

Timothée Talard, L'oubli pour toujours - 2014

Timothée Talard, L’oubli pour toujours – 2014

Comme l’affirme Milan Kundera, « la lutte de l’homme contre le pouvoir, c’est la lutte de la mémoire contre l’oubli » ; le devoir de mémoire, d’autant plus lorsqu’il est couplé à la justice dans le cas des sociétés post-conflit ou en pleine transition démocratique, est une lutte contre l’impunité, une lutte contre l’oubli. Pour contredire Nietzsche, dans ce cas, l’oubli risquerait alors plutôt d’être un mal intérieur qui ronge chaque victime, qui peut avoir sans le savoir un tortionnaire comme voisin de palier, et non une condition sine qua non au bonheur. « En Argentine, on boit du maté, et on avale l’impunité, en Argentine, on danse le tango et les tortionnaires aussi » peut-on lire dans le roman La Garçonnière d’Hélène Grémillon, une intrigue policière dans les années qui suivent la fin de la dictature. L’oubli, c’est donc une sorte de légitimation de l’impunité contre laquelle la mémoire permet de lutter.

Le débat est perpétuel, tout autant que l’est cette lutte entre la mémoire et l’oubli, et entre les défenseurs de ces deux notions. Que cela soit à l’échelle d’une société à la sortie d’une dictature ou d’un conflit meurtrier, ou à l’échelle de la psychologie individuelle, cela dépend de conceptions propres à chaque personne, donc totalement subjectives.

La mémoire, en philosophie, conditionne nos choix et nos actions en fonction de nos souvenirs ; si on l’applique à une société entière en pleine reconstruction, c’est elle qui permettra la non-répétition des erreurs du passé, ce que l’oubli ne permettra pas d’éviter. Et c’est en ça qu’elle est essentielle.

Auteur·rice

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

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