ART

Expo du mois : promenade dans une Amérique fantasmée des années 1930

Jeudi 24 octobre, une noirceur sans précédent s’abat sur les États-Unis. Wall Street vit une crise boursière aux conséquences dévastatrices sur le reste du pays, mais aussi sur le reste du monde. Cette année 1929 est désormais inscrite dans les livres d’histoire. Les photos de cette période nous habitent, telle cette mère migrante saisie sur le vif par Dorothea Lange en 1936. On parle de “Grande Dépression”, tant au niveau financier qu’au niveau moral, puisque la désillusion est de mise. Qu’en est-il de l’american dream ? Que reste-t-il sur les os de ce pays objet de tant de fantasmes ?

Neuf décennies plus tard, les États-Unis continuent pourtant de nous interpeller. L’art créé dans l’entre-deux guerre a été digéré, les studios hollywoodiens n’ont pas manqué de s’emparer du sujet pour produire des films par dizaines : des Raisins de la colère, roman écrit par John Steinbeck et adapté par John Ford, au O’Brother des Coen.

Ainsi, de manière plus ou moins consciente, nous avons été nourris de tout un imaginaire entourant cette ère qui nous est pourtant étrangère. Et c’est pour cette raison que l’exposition proposée par l’Art Institute de Chicago saisit. En effet, quoi de mieux qu’un centre industriel, fleuron de la “Manufacturing Belt”, et première bourse agricole mondiale, pour observer l’Amérique déclinante des années 1930 ?

La ville

En quelques pièces nous voyageons dans le quotidien en demi-teinte de cette Amérique en lendemain de cuite. L’immersion est immédiate. Entre la musique et l’agencement de l’exposition, on se laisse prendre au jeu de piste de cet épisode fantasmé et matérialisé. Quelles idées préconçues possède-t-on déjà sur ce pan d’histoire ? Qu’apprend-on ?

Stuart Davis - New York / Paris , 1931

Stuart Davis — New York/Paris , 1931

Des personnages pas très jouasses, des lieux déserts et une luminosité empreinte de mélancolie se côtoient pour représenter des villes loin de l’agitation attendue. L’ivresse et le divertissement c’est pour après. Pour l’instant, c’est la méga(lo)pole comme on ne l’a jamais vue. Edward Hopper peint un New York inhabité, bien loin de celui visité quelques jours auparavant, quand Stuart Davis l’accapare et le compare. New York/Paris, passionne et interroge sur les différences de ce Nouveau et de cet Ancien Monde. L’œuvre rappelle que bien avant la “Beat Generation” les guerres ont fait traverser l’océan et que certains, comme Hemingway, en sont revenus les poches emplies de récits devenus classiques.

Plus que la ville, l’américain fascine. Il a beau être multiple, dans l’imaginaire commun c’est le WASP qui domine. Et c’est Grant Wood qui en a brossé le portrait le plus iconique, tant son American Gothic a été réutilisé par la pop culture, comme dans Desperate Housewives ou dans le Rocky Horror Picture Show. Il nous laisse un souvenir amer et austère d’un pays qui n’a plus l’air de rigoler à cause de toutes ses galères.

Grant Wood - American Gothic, 1930

Grant Wood — American Gothic, 1930

Le travail

Et pourtant, plus que le WASP, à l’heure de l’industrialisation, c’est l’ouvrier qui symbolise l’entrée dans la modernité. C’est aussi lui qui incarne l’espoir d’une nation qui voit dans les grands travaux et l’organisation scientifique du travail, un moyen de relancer son économie. C’est lui encore qui est au centre des réflexions d’un Frederick Winslow Taylor ou d’un Henry Ford qui cherchent à améliorer leur productivité.

Rien d’étonnant alors à ce qu’Alice Neel ou Joe Jones fassent des travailleurs l’objet central de leurs œuvres. Si l’une, membre avérée du parti communiste, fait de son art une plateforme politique, l’autre dépeint tout aussi bien la dureté de leurs conditions de travail.

Charles Sheeler préfère pourtant se focaliser sur les usines et les machines. En omettant l’humain, c’est comme s’il avouait qu’en tant que rouage de l’industrie celui-ci se fondait dans ses outils. L’aliénation, une notion de plus s’ajoutant à la déprime de ces Temps modernes dûment mis en scène par Chaplin.

Le paradoxe de la tradition et du divertissement

L’art est aussi une échappatoire, laissant entrevoir les paradoxes d’une nation en pleine reconstruction. À l’exception du côté satyrique des Daughters of Revolution de Grant Wood, l’art est utilisé pour redorer le blason de la nation en embellissant l’histoire récente, et en glorifiant les traditions héritées comme le fait Doris Lee avec Thanksgiving. Le salut du pays passerait-il par des chimères ?

Reginald Marsh - Twenty cent movie, 1936

Reginald Marsh – Twenty cent movie, 1936

Bien que totalement opposées par leur sujet, les œuvres de la pièce voisine appuient cette idée. Après les traditions, le faste de la déchéance. Que ce soit chez Paul Cadmus ou Philip Evergood, ce sont les années folles qui s’offrent à nous. Celles de l’ivresse comme moyen de tromper le désespoir. Celles du cinéma parlant et du divertissement, celles du Twenty cent movie de Reginald Marsh. Et pourtant, à bien y regarder, si le conservatisme se targue de sa grandeur, la frénésie de la nuit américaine est hantée par le spectre de l’ennui et de la dépression. Comme pour contrebalancer, Hopper n’est jamais loin pour nous révéler la tristesse qui réside encore, et ce par le biais de personnages alanguis (New York Movies et Gas) ou d’un paysage à la beauté désolée (Gas).

Sans révélation aucune, l’exposition a le mérite de relier des réalités souvent dissociées. La multiplicité des États-Unis est soulignée et nous rappelle que malgré le cycle historique, tel un phœnix, le pays finit toujours par renaître de ses cendres et par mettre à profit ses déboires passés.

America after the fall, jusqu’au 18 septembre 2016 à l’Art Institute de Chicago.

Auteur·rice

En amour avec la diversité artistique, immergée dans les images et les sonorités, en quête d'une fameuse culture hybride, à la croisée des idées. Sur la route et sur les rails, entre la France et les festivals.

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