FestivalsMUSIQUE

Motocultor 2016 : entretien avec Fange : “Il faut s’attendre à un EP de Trap”

Je suis en compagnie de Fange, groupe de Rennes revendiqué selon vos termes « Harsh Sludge ». Harsh pour la Noise assumée. Sludge pour le côté lourd et nerveux de la composition. Le 2 septembre 2016 sort un nouvel album, Purge, qui a suivi l’EP Poisse. J’ai découvert Fange en avril 2014, à l’époque je vous avais comparé naïvement à Crowbar et Will Haven car je n’y connaissais rien. Avec du recul, ce sont des références très mauvaises. Avant de dire d’autres conneries, quels sont les groupes les plus cultes et qui ont guidé la composition ?

Benjamin : Gradur ! Plus sérieusement, Lazarus Blackstar à l’époque de l’ancien chanteur, Halo (un duo australien basse noise complètement débile) et surtout Entombed et tout le Death suédois. Pour ce qui est de la Noise, tout ce qui est Merzbow et compagnie. On écoute tout ce qui est un peu teubé, qui fait mal aux oreilles, et on met ça sauce Death suédois. Ce ne sont finalement pas des influences, mais des groupes que j’aime d’abord écouter avant qu’ils ne viennent m’inspirer.

Vous venez d’horizons variés, quelle est l’influence pour laquelle vous vous accordez tous ?

Matthias : Khanate a été pour moi une grosse influence au niveau du chant. Il y a ce côté non-linéaire, tordu, qui serpente. Quand j’ai intégré le groupe, c’est ce que j’ai essayé d’amener parce que je ne pouvais pas forcément le faire dans mes autres projets.

Benjamin : Khanate n’est pas du tout dans notre esthétique. En terme de composition, c’est très étendu, avec beaucoup de trou et d’aération, la temporalité est diluée… Ce n’est pas vraiment ce qu’on cherche dans Fange, mais en terme d’ambiance et de couleurs, il y a un truc qui nous plaît vraiment. Potentiellement, il y a des choses dans Khanate qu’on peut emprunter et adapter à notre esthétique.

Je trouve ça plus intéressant d’en dire plus avec moins.

La musique de Fange est assez unique, mais les textes valent autant le détour. C’est très détaillé, avec un contraste saleté / dignité, tant dans ceux de JB que ceux de Matthias. Quels sont les thèmes qui guident l’écriture ?

Matthias : une bonne partie des textes de l’album sont des thèmes que j’avais envie d’explorer depuis super longtemps. Et vu qu’avec mes précédents groupes on ne faisait pas forcément grand-chose, je me suis adapté pour Fange. Les thèmes sont dans la continuité de ce que je faisais avant. Ça a hyper bien collé quand j’ai intégré le groupe. Même si ce que j’écris n’est pas exactement pareil que ce que faisaient les gars, il y a quand même un côté commun qui a marché directement.

JB : ce qui est commun déjà, c’est le chant en français. Je trouve ça intéressant parce qu’on ne l’aborde pas du tout de la même façon. Matthias est sur un vocabulaire très riche, tandis que je vais vers un vocabulaire volontairement très simple, très imagé, avec le moins de syllabe et de mots possibles. Je trouve ça plus intéressant d’en dire plus avec moins.

Benjamin : pour Purge, on avait déjà, avec JB, écrit tous les textes, avant que Matthias arrive et que JB souhaite faire une pause. On a mélangé nos styles d’écritures sur un thème commun sur lequel on s’était mis d’accord avant. Quand Matthias est arrivé, il a voulu mettre ses textes pour éviter que ce soit un album clé en main. J’ai trouvé ça super cool. On a donc du texte en rab qu’on va peut-être pouvoir ré-exploiter. En tout cas, la nouvelle étape, c’est d’écrire les textes à trois, de mélanger nos trois façons différentes d’écrire : JB sur un vocabulaire plus imagé, Matthias plus introspectif et moi je vais chercher les mots compliqués pour dire avec un vocabulaire super riche et profiter de la langue française.

Le français apporte beaucoup de dureté.

Matthias : le problème de la langue française, c’est que ça ne pardonne pas. Tu ne peux pas, comme en anglais, avoir des textes basiques. C’est horrible, mais ça sonne variété direct ! Ça force à ouvrir des dictionnaires de synonymes, je trouve ça assez intéressant. C’est compliqué parce que le français est plus dur à placer. Ce ne sont pas des placements logiques, comme en anglais, au niveau des intonations. Ce serait plus simple de chanter en anglais, mais ça apporte un sacré défi de le faire en français.

Benjamin : avec la voix hurlée, le français apporte beaucoup de dureté, à la fois dans le groove, le placement, les sonorités… Ça colle d’autant plus au coté agressif, ça arrache un peu plus la gueule d’entendre ces mots. L’intérêt c’est aussi de les déformer en criant pour ne pas comprendre les textes. On se bidonne bien parce qu’on comprend des trucs différents des textes d’origine ! Ça laisse pas mal de niveau de lecture, c’est aussi beaucoup plus riche en écriture.

Matthias : en anglais, on ne serait pas aussi à l’aise pour avoir différents degrés de compréhension.

JB : tu as l’impression de répéter ce qui a déjà été dit parce que ce n’est pas notre langue, on a tout de suite des réflexes de types de phrases, de structures… tandis qu’avec le français, tu pars de rien, tu pars de toi, et c’est plus personnel.

matthias

Il y a beaucoup d’accidents et de recherche.

Matthias, dans tes anciens projets (Calvaiiire et Pigeon), tu t’exprimais différemment. J’ai trouvé que la composition était devenue plus nerveuse, plus Crust, les gens ont l’air de plus bouger. Est ce que tu as eu une influence ?

Matthias : Calvaiiire c’est super compliqué au niveau des structures, les gens réagissaient moins parce qu’ils en prenaient plein la gueule en continu, ça changeait tout le temps. Chez Fange, il y a un côté plus répétitif et plus lent que je cherchais à amener dans Calvaiiire. Je n’ai pas eu d’influence parce que tous les titres étaient déjà composés.

Fange c’est également l’omniprésence de la Noise. C’est une discipline que je connais peu, à quel moment on s’estime satisfait d’une texture ? Est ce que la recherche est aléatoire ?

JB : déjà, il faut ouvrir des bières quand on commence à tourner les boutons. Toute la Noise a été composée, que ce soit sur Poisse ou Purge, après l’écriture des morceaux. On essaye d’imaginer les endroits où les nappes vont se placer, on essaye de remettre dans les tonalités du riff. On pense beaucoup autour du morceau, on n’a pas la liberté pure d’un morceau Noise dans lequel il n’y a pas de structure. Il y a beaucoup d’aléatoire, on cherche, on tourne des boutons, on peut faire de la merde pendant dix minutes puis trouver un truc bien. A ce moment là, on lance l’enregistrement, mais ça peut ne pas sonner, alors il faut recommencer. Il y a beaucoup d’accidents et de recherche. On a énormément de liberté, il n’y a pas de contrainte. Ça peut être frustrant parce que c’est à la fois très facile de pondre de la Noise, mais il faut aussi se demander pourquoi à tel moment on utilise tel son et pas un autre et arriver à trouver celui qui va sonner juste.

Benjamin : lorsqu’on veut faire un type de son, qu’on sait que c’est ce son là qui sera bien sur tel passage et qu’on a la bonne configuration, ça ne marche pas toujours. On fait des tests, on branche une pédale à la place d’une autre, on change les réglages… Mais quand on sait quel type de texture on veut, on sait quel setup mettre en place. Ce qu’on a essayé de faire un peu plus sur Purge par rapport à Poisse, c’est d’avoir des passages de Noise un poil plus rythmique, pour appuyer la batterie de Boris ou là façon dont je joue le riff. On a aussi bossé certains Drones en respectant les tonalités pour enrichir les riffs, comme si on utilisait un clavier pour l’arrangement. Sauf que ça fait « krrrrr » au lieu de faire de belles notes.

boris

Boris, à l’origine tu avais des projets plus Fusion : Aeris et Eat Roses. Est ce que tu arrives à t’exprimer dans l’esthétique de Fange depuis ton intégration ?

Boris : c’est vrai que Fange est dans un style que je ne connaissais pas. C’était assez intéressant pour moi de bosser là dessus. C’est un peu plus physique mais ça reste de la musique. Ce sont les mêmes problématiques, peu importe ce que tu joues. Il y a des choses qui font qu’un groupe fonctionne ou pas, peu importe l’esthétique.

Benjamin :lle fait d’avoir vu en concert Eat Roses pas longtemps après qu’on ait commencé à jouer ensemble, ça m’a vachement ouvert sur ce vocabulaire et la façon de l’intégrer dans Fange. J’ai vu ce que ça pouvait apporter, parce que je n’aime pas les batteries classiques de Sludge et Stoner pour lesquelles le mec se contente de faire le minimum syndical. C’est sans intérêt. On a juste une guitare qui lead avec la batterie, on diffère des formats classiques. Comme Boris aime les musiques improvisées et a son vocabulaire, il peut amener vachement de finesse et de variété dans le discours. Maintenant qu’on se connaît mieux musicalement, quand je compose un riff, je sais intégrer ce qu’il va pouvoir mettre dessus, voire parfois lui laisser de la place pour qu’il puisse s’exprimer. Ça laisse plus de liberté et de pertinence dans le discours musical qu’auparavant.

Est ce qu’avec votre passé Jazz, Mathcore… Fange peut se transformer et sortir du son qu’il a créé ?

Benjamin : vu qu’on touche à pas mal de trucs, on peut exprimer différemment plein de choses : du D-Beat Death teubé, des choses plus aérées, des reprises de Gradur… On aimerait bien faire des prods Hip Hop, Noise… On a beaucoup de libertés potentielles. Il faut s’attendre à un EP de Trap, de Harsh Noise improvisée… On peut aller dans plein de directions. Pour l’instant on va à l’essentiel. Quand on se connaîtra vraiment bien musicalement, on pourra commencer à explorer différemment notre musicalité.

Auteur·rice

HEADBANG 'TILL YOUR NECK BREAKS.

Vous pourriez aussi aimer

More in Festivals