SOCIÉTÉ

La discrimination de l’information est-elle mortelle ?

Si depuis quelques temps les médias semblent s’acharner à remettre à la Une des débats franco-français stériles tels que le port du burkini sur les plages, Feyisa Lilesa a clairement profité de l’ouverture médiatique internationale offerte par les Jeux Olympiques de Rio, pour pointer du doigt la situation affolante en Éthiopie sur laquelle aucun État n’a pour le moment souhaité intervenir officiellement.

Feyisa Lilesa, porte-voix de la lutte des Oromos

Le 21 août dernier, Feyisa Lilesa, coureur de marathon sous les couleurs de l’Ethiopie, se hissait sur la seconde marche du podium olympique, permettant ainsi d’imposer la voix de l’ethnie des Oromos, sur la scène internationale. En effet, lors du franchissement de la ligne d’arrivée, le coureur a symboliquement croisé ses bras au dessus de sa tête, reproduisant ainsi le signe de soutien aux manifestants Oromos contre le gouvernement éthiopien. Il a également reproduit cette image frappante des poings liés au dessus de la tête lors de sa montée sur le podium et si peu de gens ont compris la signification de ce geste sur le moment, le coureur s’est servi de cette perplexité générale pour ouvrir les yeux de la communauté internationale sur la crise politique qui touche son pays depuis fin 2015. Feyisa Lilesa, âgé de 26 ans, fait partie de l’ethnie éthiopienne des Oromos qui constituent à eux seuls plus d’un tiers de la population totale. Cette population se trouve principalement dans l’est et le sud-est de l’Ethiopie et se place en rupture avec le gouvernement depuis déjà plusieurs décennies. En utilisant les mécanismes de la sphère médiatique, Feyisa Lilesa a réussi à intégrer à sa victoire l’actualité politique éthiopienne trop longtemps mise à rebut.

Quand la chasse au terrorisme devient la couverture du gouvernement…

L’Éthiopie est un pays qui compte plusieurs dizaines d’ethnies différentes. Au milieu de cette véritable mosaïque culturelle, les Oromos constituent un peuple à part entière par leur organisation politique et leurs revendications en opposition au gouvernement. Dès les années 1970, le mouvement nationaliste Oromo se forme, revendiquant une certaine forme d’indépendance culturelle, économique et politique. Le FLO, le Front de Libération Oromo, est fondé mais rapidement considéré comme un groupe rebelle menaçant l’intégrité du pouvoir politique. Dans les années 1990, le FLO prend les armes et lance une offensive pour restaurer le droit Oromo qu’il considère bafoué par le gouvernement. Une vague de répression est rapidement menée, marquant le début des hostilités entre l’ethnie et le gouvernement. Pour justifier ces montées de violences policières, le discours officiel du gouvernement éthiopien était de stopper l’armement des Oromos par l’Erythrée, avec lequel il sortait tout juste d’un conflit frontalier. Sans intervention ni condamnation internationale la lutte s’amplifie et en 2009, une loi « anti-terroriste » est créée, intégrant toutes les violences policières et autres bavures gouvernementales. Les Organisations Non Gouvernementales sont les seules à se braquer contre cette loi qui encadre légalement toutes les exactions commises à l’encontre des Oromos, la répression de l’opposition politique et des journalistes – des cas de tortures sont mêmes signalées. Plus de 5 000 Oromos sont arrêtés entre 2011 et 2014 au seul chef d’accusation d’être en opposition avec le régime en place.

Depuis 2014, la lutte qui oppose le gouvernement à l’ethnie des Oromos prend une tournure différente puisqu’elle se base à présent sur des questions territoriales et géographiques. En effet, Addis Adeba, capitale de l’Ethiopie, propose un nouveau plan d’urbanisme qui prévoit d’empiéter sur les terres ancestrales des Oromos, entrainant l’expropriation de nombreux fermiers. La réaction ne se fait pas attendre chez les Oromos et les manifestations se multiplient. Des dizaines d’étudiants pacifiques sont massacrés par le gouvernement ainsi que des centaines de civils. Plus de 150 000 fermiers se voient contraints de quitter leurs terres sans aucune compensation financière.

Amnesty International écrit un rapport sur la situation en Ethiopie pour alerter la communauté internationale en s’appuyant sur plus de 200 témoignages concernant les disparitions, les détentions et les arrestations arbitraires, les cas de tortures et d’homicides illégaux. Loin de se calmer, la situation et l’animosité entre l’ethnie Oromo et le gouvernement ne cessent de s’envenimer, faisait disparaitre petit à petit tout espoir de réconciliation ou de terrain d’entente concernant, en premier lieu, les plans d’urbanisation et remettant en cause le fédéralisme ethnique revendiqué par le gouvernement depuis 1990.

Par ce simple geste, Feyisa Lilesa encourt des risques allant jusqu’à la peine de mort, ce qui pointe indéniablement du doigt une certaine privatisation de l’information dans les médias européens et l’ère d’une information élitiste dans laquelle les priorités se perdent au milieu de débats sans profondeur.

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