Woodman à corps perdu

Lors d’un séjour à Rome, Francesca Woodman se rend à la librairie Maldoror où elle obtient un vieux cahier d’exercices de géométrie, dédié au théorème d’Euclide. Gribouillé, couvert de photographies, elle le publie en 1981, sous le titre de Some Interior Disordered Geometries, titre qui révèle l’univers troublé de la jeune femme. Quelques jours plus tard, elle se donne la mort. L’histoire d’apparence tragique de cette jeune photographe américaine attire et gêne à la fois ; c’est avec embarras et pudeur qu’on pénètre dans ce désordre mental que nous découvrent ses photographies, exposées à la Fondation Cartier-Bresson à Paris.

House #3, Providence, Rhode Island, 1976
House #3, Providence, Rhode Island, 1976

Francesca Woodman aimait à avoir son corps « toujours à portée de main », prêt à être photographié. Dénudé, déformé sous tous les angles, posé devant l’objectif. Parfois doucement dévoilé, soudain exposé à la pleine lumière. Comme si Woodman cherchait, à force de l’user, à s’en débarrasser une fois pour toutes, à mettre un terme à ce corps dont les angles, en même temps qu’elle en exploite toutes les possibilités, la limitent inévitablement.

Alors elle l’habille, le déguise. Et le changeant en arbre, mur, fantôme au milieu de ruines, elle trompe l’œil et puis s’oublie. Elle le dresse de lumière, sombre, son, et de tous les matériaux du quotidien qui chacun leur tour viennent poser devant l’appareil, costumes de fortune. Et voilà que, devenu cygne ou aigle, il tente de s’envoler – d’être un ange. C’est maintenant un corps qui n’en a plus la forme, ni même le sens ; mais qui toujours, fatalement, perdure. Un jouet ? Un monstre qu’on met en scène ? C’est elle, ces formes, c’est l’actrice qui devant son objectif joue à être son propre modèle et se déguise, se mutile, se métamorphose. « Suis-je dans l’image ? Est-ce que j’y rentre ou j’en sors ? Je pourrais être un fantôme, un animal ou un cadavre, pas seulement cette fille, debout dans le coin. »

Untitled, Boulder, Colorado, 1972 © Courtesy George and Betty Woodman
Untitled, Boulder, Colorado, 1972 © Courtesy George and Betty Woodman

Francesca Woodman est née en 1958 à Denver, dans le Colorado, dans une famille d’artistes. A ses treize ans, son père lui offre son premier appareil photo, une imitation japonaise d’un Rollei. Dès lors, elle ne cesse de se photographier. Déjà s’esquisse l’audace essentielle à cette toute jeune femme, qui, posant pour elle-même, imagine une approche nouvelle du corps féminin : corps qui là ne pose pas devant le pinceau d’un homme, ou l’appareil d’un photographe, mais existe pour celle qui le possède. Déjà elle semble si sûre, et pourtant si fragile. Elle est euphorique, puissante, un vrai météore. Elle frappe par sa sincérité. Son père s’interroge : fait-elle le choix de provoquer, ou est-elle provocatrice par nature ?

From 'Angel' series, Rome, Italy, 1977
From ‘Angel’ series, Rome, Italy, 1977

Francesca nous regarde et, tel un animal craintif, semble nous demander : « qu’avez-vous fait de moi ? »  mais ironique, haletante, impétueuse, hardie, défiant notre raison, notre confort, elle nous force à la regarder, et cette fois semble nous dire : « regardez ce que vous avez fait de moi ». Et nous découvrons une jeune femme, précoce, à la recherche d’un équilibre, en quête de la vérité. Qu’est-ce qu’être et monde, et dans un corps de femme ? Comment faire pour exister ? Et nous qui connaissons la suite de l’histoire savons déjà qu’il n’y a pas de réponse à cette question : à vingt-deux ans Francesca Woodman se défenestre, devenant – enfin – un ange.

Cléo Schwindenhammer

Cartooniste et féministe, j'écris et dessine pour Maze depuis la Chine.

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