LITTÉRATURE

L’écriture comme refuge  : À la fin le silence, de Laurence Tardieu

Laurence Tardieu, auteure française dont le premier roman, Comme un père, a été publié en 2002, a écrit neuf romans qui ont tous connus un beau succès. Nul doute qu’il en sera de même pour son nouveau roman : A la fin le silence, publié aux Éditions du Seuil, sorti le 18 août en librairie.

Les attentats, le sérénité perdue.

« L’attentat a créé un trou au-dedans de moi, un trou sans fond dans lequel je tombe. »
Dès la première phrase, le lecteur est invité dans l’introspection de la narratrice. Les attentats du mercredi 7 janvier à Charlie Hebdo, et du vendredi 9 janvier 2015 à Vincennes. Deux jours terribles pour la presse, pour la France. Des jours dans la peur, dans le doute, à suivre les informations, et à espérer que le mal s’arrête. L’auteure s’est sentie touchée par ces attentats :

« Est-ce parce que les deux attaques parisiennes, celle du mercredi 7 janvier et celle du vendredi 9 janvier, ont eu lieu tout près de chez moi que j’ai eu à ce point la sensation qu’une partie de mon corps avait été pris, lui aussi, dans les attentats ?
Alors que j’étais dans mon appartement, à l’abri pourtant – donc, dans les faits : pas directement concernée par l’horreur, ne faisait pas partie des seize personnes tuées ces deux jours-là, ne comptant non plus aucun proche parmi les victimes.
Aussi, pourquoi cette sensation physique, bien réelle, que mon corps avait été atteint ? Pourquoi un tel écart entre ma réalité (la sensation d’avoir été atteinte) et la réalité (les deux attentats ne m’ont en aucune façon touchée) ? »

Comme, sûrement, beaucoup de personnes en France qui n’ont pas été touchées directement par ces attentats, la narratrice se sent mal. Elle est atteinte moralement. La tristesse s’est emparée d’elle. Comment retrouver un sentiment de paix après cela ? Comme à plusieurs reprises, elle écrit : « Il faut retrouver le sentiment de joie intérieure. »

Elle tente une solution : « (…) j’essayais dans le même temps de retrouver en moi une image qui m’apaise, qui me permette de reprendre mon souffle, une image de beauté et de paix (…) ».

La maison familiale, le refuge qui va se perdre.

Pour elle, son havre de paix, c’est sa maison familiale dans laquelle elle a passé toute son enfance, mais aussi dans laquelle elle a passé des moments qui ont marqué sa vie d’adulte.
« Quelques semaines plus tôt, j’avais commencé un livre. Je voulais écrire sur notre maison familiale, la maison de mes grands-parents maternels italiens. Comment définir cette maison autrement que comme un lieu de refuge ? » Malheureusement, cette maison doit être vendue pour des raisons financières. Ainsi, c’est tout son monde qui est chamboulé. Les attentats qui bouleversent sa vie et celles des Français, et sa maison, son refuge qui doit être mis en vente. Elle décide alors d’écrire sur ces deux tragédies, deux thèmes qui se mêlent si bien. En effet, elle alterne avec brio les deux thèmes qui ne font plus qu’un. Si l’un n’est que malheur, l’autre n’est que bonheur jusqu’à sa vente. Sans pathos, elle décrit minutieusement ses sentiments, son mal-être, mais aussi pose et se pose des questions. Peu de virgules dans les phrases, la narratrice laisse place à l’introspection. Au fil des maux, ses mots se déroulent. Elle écrit ses pensées sans les interrompre par un surplus de ponctuation, un aspect qui pourrait gêner le lecteur, mais qui est nécessaire. En effet, cela démontre que les mots se bousculent dans sa tête, et qu’elle a besoin de les transcrire tels quels sur le papier. Elle écrit, se répète parfois, laisse se déchaîner les maux emprisonnés. Au fil des pages, elle décrit cette chaleureuse maison que le lecteur a envie de visiter encore à travers ses phrases. Son lieu d’apaisement devient aussi celui du lecteur après les lignes écrites sur les attentats. Son cocon devient celui du lecteur qui se repose dans cette maison.

De plus, la narratrice enceinte se pose une multitude de questions sur l’avenir. Le doute alors se fait présent : dans quel monde naîtra son enfant ? Elle dit : « Savoir que dans quelques mois je donnerai naissance à un petit être d’emblée projeté dans mes mondes en ruine par moments me tourmentait. À d’autres, je me disais que la vie encore malgré tout triomphait. » Cette phrase qui montre la tristesse, la peur du moment et le doute, annonce aussi que l’espoir ne peut être vaincu, et que la vie, quoi qu’il arrive, est plus forte que tout.

Le livre, un cocon pour auteurs et lecteurs.

Bien que ce livre parle de thèmes tristes et violents, dont les horribles attentats, ce livre est un hommage à l’humanité, à la paix et à la vie. Et c’est à travers la description de moments joyeux ou de paysages sublimes et apaisants qu’il nous offre la sérénité. Le lecteur est captivé par les deux thèmes, l’un qu’il a vécu, et l’autre qu’il suit grâce à la narratrice. Il est confronté aux sentiments d’une autre personne face à ces difficultés, aux mots qu’elle met sur les maux. Par une remarquable dignité et une grande sensibilité, la narratrice trouve les mots justes pour nommer « ça », cette barbarie, ce quotidien bouleversé, ces sentiments difficiles à exprimer et à partager.

A travers le quotidien qui a suivi les attentats, elle raconte l’entraide et la bienveillance qui animent les Hommes et qui prouvent que l’humanité est là, malgré tout, et que le monde peut être meilleur, que rien n’est impossible entre nous, qu’il suffit de tolérance et de respect. Elle fait aussi comprendre, par une fervente description de sa maison familiale et des moments heureux passés, comment un lieu devient un refuge, un lieu de sécurité, un cocon, et comment celui-ci peut malheureusement se briser. Rien n’est réellement éternel – si ce n’est l’écriture… C’est ainsi qu’elle prend sa plume pour coucher tout ce qu’elle peut sur le papier afin de les rendre indestructibles, indélébiles, là, ici, toujours présents.

C’est donc un livre qui fait déculpabiliser le lecteur de s’être senti si mal durant les attentats alors qu’il était à l’abri et qu’il n’a pas été touché physiquement. Le lecteur se souvient, alors forcément l’émotion revient, mais ce n’est que pour s’envoler, pour mieux se libérer. En effet, si la narratrice s’est libérée de ces tragédies à travers l’écriture, elle aide le lecteur à se libérer des émotions négatives ressenties lors des attentats ou lors de bouleversements personnels.

Ainsi, l’écriture et la lecture sont aussi des refuges. Des refuges qui réunissent auteurs et lecteurs, qui réunissent les Hommes.

Auteur·rice

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