LITTÉRATURE

J’irai cracher sur vos tombes, le sexe au service de la vengeance

États-Unis du Sud, années 1940. Lynchage d’un Noir Américain, tué pour avoir eu l’audace de s’emmouracher d’une Blanche. À deux pas, son frère, métis, frappé par l’injustice de sa mort. Le décor est posé. J’irai cracher sur vos tombes, de Vernon Sullivan (Boris Vian, pour les intimes), paru en 1947, raconte l’histoire de Lee Anderson, bien décidé à venger son frère. Comment ? Par le sexe.

La question du sexe est à l’origine même du livre. Lee agit comme il le fait, en raison de son statut intermédiaire de métis, dans une société ségrégationniste. Or, il est lui-même le fruit d’actes sexuels entre Blancs et Noirs. Cette idée de sexe entre des communautés très différenciées est d’ailleurs reprise avec l’histoire de son frère, mort pour avoir aimé une Blanche. Dans l’émission La Tribune de Paris du 8 juillet 1959, Boris Vian explique l’importance originelle du sexe en ses mots : « Le sujet était un bon sujet que j’aurais pu hypocritement traiter avec de grands mots et […] d’une façon camouflée. Mais puisque le héros du livre est un métis, je pense que le problème du métis ne se pose que s’il y a problème sexuel […] Honnêtement parlant, il fallait traiter ce sujet là, du point de vue sexuel. S’il n’y avait pas de rapports sexuels entre les Blancs et les Noirs, il n’y aurait pas de métis et il n’y aurait pas de problème. Donc si on le traite d’un autre point de vue, on est malhonnête. » Ainsi, l’acte sexuel interethnique, interdit aux Etats-Unis à l’époque, constitue le point de départ d’une histoire où le sexe joue une place centrale.

Mais le sexe n’est pas uniquement aux origines de l’histoire, c’est également un fil conducteur, omniprésent dans toute l’intrigue. Il y a d’abord la dénonciation de l’asservissement et de la domination physique. Le thème de l’esclavage sexuel est notamment évoqué lorsque Lee se rend dans une maison close et qu’il rencontre deux prostituées mineures.  Dans cette scène, il éprouve dégoût et pitié pour les deux enfants, si jeunes et déjà confrontées à la violence de l’industrie de la chair. À travers cette scène, Boris Vian dénonce des pratiques de domination par le sexe. Il propose une véritable peinture de la misère. Ces filles n’ont rien, sinon leurs corps. Et même ce corps, elles en sont dépossédées. Le contraste est frappant entre ces deux prostituées et la jeunesse dorée WASP qui se donne gratuitement et pour le plaisir. La dichotomie entre ces deux mondes montre bien que le sexe a plusieurs fonctions. Pour les pauvres, il est asservissement et moyen de survie. Pour les autres, il est plaisir et indifférence.

Cependant, les dominés peuvent renverser ce rapport à la chair et se réapproprier le sexe pour en faire une arme. Lorsque Lee Anderson se fait passer pour un Blanc et qu’il couche avec toute la jeunesse WASP des environs, il le fait par vengeance. Pratiquer des actes sexuels avec des Blancs de bonne famille procure à Lee une jouissance intense. Cela lui permet de faire ce pour quoi son frère a été assassiné, d’humilier les enfants de ceux qu’il considère comme responsables du lynchage. Il prend le pouvoir et domine ceux qui, autrefois, le méprisaient. C’est à la fois une vengeance et une forme de rébellion. Rébellion contre la ségrégation raciale et la société qui l’encourage, contre un statut social qui lui colle à la peau depuis la naissance, contre l’injustice de l’Amérique des années 1940. Une vengeance des plus insidieuses… Si les jeunes WASP avec qui il couche savaient qu’il est un « nègre », elles seraient horrifiées et déshonorées.

Le sexe est ici un instrument utilisé par le dominé pour regagner sa dignité. C’est pourquoi l’acte sexuel est toujours décrit de manière si crue, très descriptive et souvent très violente. Boris Vian retranscrit avec brio ce que les Anglo-Saxons appellent le hate sex, le sexe induit par la haine d’autrui. A mesure que l’histoire avance, la violence de Lee Anderson grandit pour finalement sortir du cadre sexuel et devenir meurtre lors de la scène finale de l’ouvrage. Le sexe ne satisfait pas, il permet au contraire une escalade de la violence.

Censuré et condamné pour « outrage aux bonnes mœurs » en 1949, cet ouvrage fut considéré par beaucoup, à sa sortie, comme pornographique et immoral. Le langage qu’emploie Boris Vian rejette tout sous-entendu. C’est sans doute cela qui a choqué le public. Mais l’intention de l’auteur était de dépeindre la réalité, telle qu’elle aurait pu avoir lieu, dans n’importe quelle ville du sud des Etats-Unis. Bien plus qu’une histoire de vengeance, c’est une analyse fine de la place que peut jouer le sexe dans une société ségréguée. Il peut casser des barrières, mais il peut aussi laisser des morts sur les barricades…

Auteur·rice

Grande voyageuse (en devenir). Passionnée par la littérature et les langues étrangères. Dévoreuse de chocolat. Amoureuse éperdue de la vie et de la bonne bouffe. "Don't let the seeds stop you from enjoying the watermelon"

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