SOCIÉTÉ

Le football est-il l’opium du peuple ?

Lundi 11 juillet. Le réveil est un peu plus dur que d’habitude car, avant même que la finale ne commence, on avait déjà célébré une victoire qui nous tendait les bras. Au lieu de ça, une défaite qui laisse un goût amer en bouche et de lourds regrets, les nombreuses pintes bues pour chasser l’anxiété causée par les prolongations n’aidant pas. Ça y’ est, l’Euro est donc fini, et s’en vont avec lui la folie des parcours gallois ou islandais, les déceptions belges, anglaises, une défaite prématurée qui sonne définitivement le glas de la génération dorée espagnole, mais aussi les pleurs et la joie des supporters, les foules en liesse, les violences extra-sportives, les théories du complot ou les gifs de François Hollande supportant les Bleus.

Pour les grands fans de football tels que moi comme pour les allergiques au ballon rond, impossible d’avoir loupé une seule miette du parcours des Français. Ce grâce à un traitement médiatique fleuve et ininterrompu dans les grands médias, sur les réseaux sociaux (un peu partout en fait), à propos de tous les sujets touchant de près ou de loin à l’Euro. Et même si on semble loin de l’euphorie collective de 1998 qui avait permis à Jacques Chirac de se refaire une petite santé – de courte durée – dans les sondages, le tournoi a dominé tous les sujets de discussions et de débats au cours des dernières semaines. Assez pour occulter les informations de l’actualité politique ? Bien sûr que non, en raison notamment d’un climat social délétère depuis plusieurs mois et des manifestations contre la Loi Travail qui ont continué en marge de la compétition, ainsi que du Brexit qui a donné de quoi écrire aux journalistes et analystes du monde entier. De même, avec le passage de la Loi Travail le 5 juillet après une ultime utilisation de l’article 49-3, difficile d’imaginer que la contestation populaire ne va pas vite reprendre, d’autant plus que cela a été fortement répandu dans les médias. Cependant, comme l’illustre très justement le tweet du Bonjour Tristesse (voir ci-dessous), si l’actualité politique parallèle au football n’a pas été totalement occultée pendant la compétition, c’est l’intérêt de l’opinion publique pour d’autres questions, notamment sociales, qui semble avoir diminué. En attestent le rejet à l’Assemblée de l’idée du récépissé lors des contrôles d’identité afin de lutter contre le contrôle au faciès mais surtout le peu de réactions qu’il a provoquées, alors que cela correspondait à un engagement de François Hollande en 2012.

Capture d'écran d'un tweet du 10 juillet de @LeBjrTristesse.

Capture d’écran d’un tweet du 10 juillet de @LeBjrTristesse.

Tout cela se serait-il passé ainsi s’il n’y avait pas eu l’Euro ? Personne ne peut l’affirmer. Peut-on blâmer les gens de souhaiter profiter de cet événement, couplé à l’arrivée – enfin – des premiers rayons de soleil estivaux, d’oublier la morosité du climat social français de ces derniers mois ? Absolument pas, moi le premier, étant comme je l’ai déjà dit un aficionado depuis mes plus jeunes années. Pour autant, cet engouement populaire autour du spectacle sportif qu’il serait ridicule de renier au vu des audiences TV réalisées, n’est-il pas l’illustration que le sport, et le foot en particulier, est un parfait outil d’aliénation des masses, un opium du peuple qu’un gouvernement largement contesté depuis de nombreux mois peut utiliser ?

Foot, politique et capitalisme

« Le sport est la continuation de la politique par d’autres moyens ». C’est Matthias Fekl, Secrétaire d’État auprès du Ministère des Affaires Étrangères et du Développement International, faisant référence à la célèbre phrase de Clausewitz, qui a prononcé ces mots en direct sur RTL, interrogé le matin de la demi-finale France-Allemagne sur les liens entre politique et sport. Outre une fonction géopolitique – la légitimation d’un régime dictatorial tel qu’aux JO de 1936 à Berlin ou à la Coupe du Monde de football en Argentine en 1978, en pleine dictature des généraux – le sport , et a fortiori le foot, remplit donc des fonctions socio-politiques prééminentes, permettant d’encadrer idéologiquement les foules et de les aliéner comme l’affirme Jean-Marie Brohm, sociologue connu pour sa théorie critique du sport. En reprenant les éléments de critique de Guy Debord sur la « société du spectacle », il critique un spectacle sportif omniprésent pour son côté politique, idéologique mais également économique.

Ainsi, en plus d’être un outil d’endoctrinement populaire tel qu’on le retrouve dans les régimes autoritaires, le foot est devenu selon lui le reflet d’un monde globalisé, vampirisé par le capitalisme et ses logiques de marchandisation. Pour de nombreux observateurs tels que le philosophe Jean-Claude Michéa, la soumission du football aux logiques ultra-libérales s’est matérialisée par l’adoption de l’arrêt Bosman en 1995, livrant le marché des transferts aux règles de la libre-concurrence et transformant les joueurs en des marchandises qu’on s’arrache pour des dizaines de millions d’euros. Entre la capitalisation boursière de nombreux grands clubs, les milliards  d’euros dépensés en droits TV, sponsors, etc… les scandales de corruption ou encore les intérêts géopolitiques liés à l’obtention de l’accueil d’une compétition internationale, le football semble bien loin d’être encore le sport du peuple par excellence, mais à l’inverse un spectacle qu’on lui offre tel une pilule de soma.

Pour autant, s’il est difficile de contester la libéralisation du football professionnel ou encore la fonction sociale et politique qu’il revêt bien souvent, peut-on réduire le football à son rôle de soft power et de partie importante du divertissement marchand à l’échelle mondiale ?

Deux Brésiliens jouent au football dans une favela de Rio. Crédit : ASUYOSHI CHIBA / AFP

Deux Brésiliens jouent au football dans une favela de Rio. Crédit : ASUYOSHI CHIBA / AFP

« Le royaume de la loyauté humaine exercé au grand air » (Antonio Gramsci). 

Né à la fin du XIXe siècle en Angleterre, en pleine Révolution industrielle au sein de l’aristocratie anglaise, le football a pourtant vite été approprié par le prolétariat.

Comme le souligne Jean-Claude Michéa, l’esprit collectif du sport prôné par la classe ouvrière a rapidement supplanté l’individualité technique et physique défendue par les classes supérieures. A l’heure où certains joueurs pèsent plusieurs dizaines de millions d’euros, le football populaire reste, de manière historique, l’apanage des classes populaires. Des docks de Manchester aux mines du Nord de la France, des villas de Buenos Aires aux favelas de Rio en passant par le FC Sochaux Montbéliard, le football est un vecteur principal d’expression des classes populaires. La dérive économique de ce sport, son inscription dans une logique ultra-libérale et les conséquences qui en résultent, tout cela n’empêche pas deux équipes de s’affronter dans un parc avec pour buts quatre manteaux grossièrement posés.

Sans proposer une version édulcorée de la réalité de ce qu’est le football aujourd’hui, réfléchir uniquement en termes de contrôle des masses et de capitalisme serait réducteur à l’égard des milliards de personnes dans le monde qui pratiquent ce sport en tant qu’amateurs. Le football a été et est encore un outil de propagande et le théâtre d’un conflit entre rois du pétrole arabes et oligarques russes qui souhaitent investir dans le marché du football européen ; il en reste cependant un sport qui suscite chez les classes populaires une ferveur incomparable avec d’autres sports.

Ainsi, certains auteurs marxistes critiquaient le football comme un moyen de détourner les masses de la révolution marxiste, il apparaît nécessaire de nuancer ce propos en présentant le football comme la meilleure manière de s’exprimer pour les classes prolétaires autour du monde. C’est d’ailleurs pour ça que Pasolini ou Camus ont défendu le football comme sport populaire par excellence.

Finalement, rien n’est tout blanc ou tout noir, et il est impossible d’affirmer que le foot est l’opium du peuple, ou au contraire que les classes populaires se le sont approprié historiquement, et ce jusqu’à aujourd’hui. Même conscients des scandales financiers, des spéculations financières autour du football pro, pourrions-nous, supporters, arrêter de regarder ce spectacle sportif et ainsi d’alimenter l’industrie qui le régit ? Le football a évolué au fur et à mesure des sociétés qu’il a côtoyées, du monde amateur à un milieu professionnel régi par les lois du marché ; s’il y a peut-être une chose qui est restée intacte, c’est la passion de tout supporter derrière son équipe. Une passion qui en fait sa force et qui le rend indissociable du peuple.

Auteur·rice

Diplômé de Sciences Po Toulouse. Adepte des phrases sans fin, passionné par la géopolitique et la justice transitionnelle, avec un petit faible pour l'Amérique latine. J'aime autant le sport que la politique et le café que la bière. paul@maze.fr

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