SOCIÉTÉ

Les fantômes de la guerre civile sri-lankaise refont surface

Sri Lanka. 1983. Le début d’une guerre civile sanglante qui mènera à plus de 100’000 personnes tuées.

Sri Lanka. 2009. Le conflit entre la majorité cinghalaise et la minorité tamoule d’une part, et des insurgés marxistes d’autre part, se termine.

Sri Lanka. 2016. Le gouvernement agit enfin face aux atrocités commises pendant la guerre civile tandis que des documents semblent accabler certains membres, dont le président lui-même.

Un pas en avant…

Il aura fallu sept ans pour que le gouvernement sri-lankais réagisse après une guerre civile de plus de vingt-six ans. Le 8 juin 2016, c’est en effet la première fois que Colombo a parlé des 65’000 personnes disparues lors de ce conflit. Tous les noms n’ont pas encore pu être répertoriés par les autorités, et pour cause, la tâche est gigantesque. Cependant une proposition de loi qui devrait passer d’ici quelques mois devant le Parlement du pays devrait autoriser l’émission de certificats d’absence aux proches des personnes disparues. Ces précieux papiers pourraient leur permettre d’accéder aux biens de leurs proches, gelés depuis leurs disparitions, et ainsi de gérer temporairement leurs propriétés et leurs avoirs.

Maithripala Sirisena © Source : colombotelegraph.com

Maithripala Sirisena © Source : colombotelegraph.com

Ces avancées sont notamment dues au nouveau président, Maithripala Sirisena. Elu le 8 janvier 2015, celui-ci s’est tout de suite engagé à rétablir la paix dans son pays. Le 7 juin dernier, le président a d’ailleurs déclaré vouloir « éradiquer l’idéologie séparatiste des Tamouls, localement et internationalement ». Ces derniers, représentant 15 % de la population, se battent en effet pour l’autodétermination de leur pays. Il a aussi promis de veiller à ce que « toutes les communautés puissent coexister pacifiquement et harmonieusement. Ce sera une société où tout le monde sera traité équitablement ».

Sirisena représente donc un espoir pour son pays après avoir succédé à Mahinda Rajapakse, un leader extrémiste et corrompu.  Cependant, le processus de réconciliation s’annonce long et difficile. Le pays reste meurtri par les vingt-six années de guerre civile entre la majorité cinghalaise (bouddhiste) et la minorité tamoule (essentiellement hindouiste), qui a tué plus de 100’000 personnes dans le nord et l’est du pays.

De plus, le gouvernement, et particulièrement l’armée sri-lankaise, portent également leur part de responsabilité dans ce désastre puisque la victoire de l’armée en 2009 a entraîné la mort de plus de 40’000 civils après que le mouvement séparatiste a utilisé la population comme bouclier humain. Un désastre humain que les autorités sri-lankaises ont qualifié « d’opération humanitaire » devant l’assemblée à l’occasion de son deuxième examen périodique universel (EPU) devant le Conseil des droits de l’homme (CDH) en 2012.

Deux pas en arrière ?

Les plaies sont encore profondes, ouvertes et douloureuses au Sri Lanka. Et la situation ne cesse de se compliquer. Le dernier rebondissement en date provient des révélations du quotidien britannique The Guardian qui a reçu des photos par un ancien employé de Halo Trust, l’ONG britannique reconnue comme la plus importante mondialement concernant le déminage. Ces photos semblent confirmer que des bombes à fragmentation ont été larguées sur la population à la fin de la guerre civile, en 2009. Elles sont également accompagnées de témoignages qui expliquent que des restes d’armes ont été découverts dans des zones de cessez-le-feu où près de 300’000 personnes avaient été envoyées se réfugier afin d’échapper aux derniers combats en 2009 opposant militaires et tamouls.

Le problème ? Bien que ce soit Gotabaya Rajapaksa, le frère du précédent président Mahinda Rajapaksa qui était à l’époque en charge de la stratégie militaire du pays, et par conséquent considéré à l’époque comme le responsable des massacres de 2009, l’actuel président Maithripala Sirisena était alors ministre de la Défense. De plus, d’autres membres du gouvernement actuels semblent être inquiétés, comme Sarath Fonseka, l’ancien chef des armées et actuel ministre du Développement régional.

Face à ces révélations, le gouvernement sri-lankais joue la carte du scepticisme comme le rapporte le journal The Hindu. Pour Colombo, impossible de prouver la véracité des clichés de bombes à fragmentation, ni de savoir à qui ces bombes appartiennent – à l’armée, aux Tigres tamouls ? Bien qu’il faille prendre ces nouvelles informations avec précaution, The Guardian explique cependant que seul le gouvernement sri-lankais avait la possibilité de développer un tel arsenal.

Photo d'archives/REUTERS/Dinuka Liyanawatte © Reuters

Photo d’archives/REUTERS/Dinuka Liyanawatte © Reuters

Droits de l’homme et Sri Lanka, une relation compliquée

La parution de ces photos intervient au même moment que l’ouverture de la 32e session du Conseil des droits de l’homme à Genève (CDH), Conseil qui a souvent été confronté aux situations difficiles au Sri Lanka. Le CDH s’était d’ailleurs réuni les 26-27 mai 2009 pour une session spéciale consacrée au pays. Espérons que Maithripala Sirisena respectera ses engagements et continuera dans la lignée de la transparence politique. C’est en effet à cause de la réticence du précédent gouvernement à creuser les questions qui se posaient autour de cette guerre civile que le Conseil des Nations Unies pour les droits de l’homme s’est lancé dans une enquête sur les allégations de crimes de guerre à l’origine. Le Sri Lanka avait même refusé l’émission de visa d’entrée aux envoyés des Nations unies chargés d’enquêter sur les crimes de l’armée sri-lankaise et de la guérilla tamoule en 2014.

Après avoir appliqué une résolution de l’ONU demandant la tenue d’enquêtes indépendantes afin de faire la lumière sur d’éventuels crimes de guerre commis en 1986 et 2009, Sirisena risque d’être lui-même inquiété. Un risque qui ne cesse de s’accroître depuis les révélations du Guardian, et la nomination le 7 mai dernier du général Jagath Dias à la tête de l’état-major, pourtant accusé par les organisations de droits de l’homme d’avoir joué un rôle majeur dans les crimes de 2009. Espérons que ce pays, régulièrement interpellé sur la question de l’impunité par le CDH notamment, saura cette fois assumer ses responsabilités et honorer ses promesses afin de rendre justice aux centaines de milliers de personnes qui ont souffert de cette guerre civile.

 

Auteur·rice

Attachée de presse de cinéma et blogueuse, je fais partie de l'équipe de Maze depuis plus de quatre ans maintenant. Le temps passe vite ! Je suis quelqu'un de très polyvalent: passionnée d'écriture ("j'écris donc je suis"), de cinéma (d'où mon métier), de photo (utile pour mon blog!), de littérature (vive la culture !) et de voyages (qui n'aime pas ça?). Mon site, www.minimaltrouble.com, parle de développement personnel, de productivité, de minimalisme mais aussi de culture :)

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