Expo du mois : Paul Klee, l’ironie à l’oeuvre

Enigmatique : c’est ainsi que le fils de Paul Klee définissait l’art de son père. Naïf sans être brut, intuitif et subversif sans être tout à fait surréaliste, l’art de Klee est à la fois cubiste et abstrait, constructiviste à ses débuts, teinté de spiritualisme parfois, mais nulle part défini. Alors que dire sur Paul Klee ? C’est à travers le prisme de l’ironie romantique que le Centre Pompidou a choisi d’aborder l’œuvre monstrueuse de ce génie polymorphe du vingtième siècle. Jusqu’au 1er août à Paris.

Vorführung des Wunders/Présentation du miracle,1916, The Museum of Modern Art, New York © 2016. Digital Image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence
Présentation du miracle, 1916, The Museum of Modern Art, New York © 2016

L’ironie romantique est un jeu sur les antagonismes. Elle est, selon Friedrich Schlegel, théoricien du concept, « la forme du paradoxe ». Socrate, lui, juxtaposait deux discours contradictoires afin de faire advenir une substance supérieure grâce à leur confrontation destructrice. Inspirés par le rhéteur, les romantiques élaborèrent une dialectique hégélienne de l’art, ou thèse et antithèse devaient mener au dépassement du réel. Cette démarche est symptomatique de l’art de Klee, pour qui « l’ironie est un jeu sérieux », d’après Angela Lampe, commissaire de l’exposition. L’oeuvre du peintre allemand consiste en un double jeu théâtral, c’est-à-dire à la fois mise en scène du réel et mise en scène de l’art. Son mouvement créateur pose ainsi simultanément « le principe et la transgression du principe », selon les termes du compositeur Pierre Boulez. Le réel, Klee s’en moque. Il s’en saisit, le renverse et le déborde, libérant la pensée, l’imagination, la création. « Nul n’a besoin d’ironiser à mes dépens, je m’en charge moi-même », moquait l’artiste, affirmant le pouvoir subversif de son art.

Déçu par sa formation académique en Italie, Paul Klee décide de devenir autodidacte et s’empare du genre de la satire. Ses nus caricaturaux, inspirés de Rodin, ses sculptures suggérant Daumier moquent l’homme et sa société. Son Couple mauvais genre, cette Femme pleine de bons sentiments ou encore ce Nu féminin faisant ses besoins étonnent, amusent et exaspèrent parce qu’ils nous renvoient à un « je » abject. Klee ne respecte rien, pas même la religion. « Je suis Dieu », note-il dans son journal. De même, quand il représente Adam et Eve, ils ont l’apparence d’un père et de sa fille.

Verkommenes Paar, 1905 Peinture sous verre, 18 x 13 cm, Zentrum Paul Klee, Berne
Couple mauvais genre/Verkommenes Paar, 1905, Zentrum Paul Klee, Berne

En 1911, Klee découvre le cubisme. Il se lance alors dans une recherche picturale originale, parodiant les figures prismatiques de ses contemporains. Pourtant, en se saisissant du cubisme, il le détruit et crée ainsi quelque chose de fondamentalement différent. C’est un cubisme sans mathématiques, enfantin et distancié qu’il peint sur ses toiles – ce qui n’est pas sans évoquer son attitude vis-à-vis de Picasso, qu’il admire et concurrence à la fois : après sa rencontre avec le maître, il réalisera la série Influence et le tableau Poison, dans lesquels il mime le trait de l’espagnol en racontant leur relation qui prend la forme d’un duel amoureux.

Toute sa vie, Klee défendra l’imagination et la subjectivité comme fondements de toute création. Lorsqu’il est contraint par le Bauhaus, où il enseigne, à se plier à la nouvelle ligne constructiviste de l’école, il se débrouille pour n’aborder ce dogme que de façon formelle, en en déjouant la rigidité – il tente, par des biais détournés, d’introduire dans ses travaux des éléments irréguliers. L’imagination est parfois poussée jusqu’à la féérie, jusqu’au mystique. Se mettant lui-même en scène, Klee s’amusait à inventer un mythe autour de sa propre personne, se rêvant des origines arabes qui lui conféreraient l’aura d’un mage.

(Jugendlicher) Schauspieler=Maske [Masque de (jeune)=comédien], 1924 Huile sur toile sur carton cloué sur bois, 36,7 x 33,8 cm The Museum of Modern Art, New York The Sidney and Harriet Janis Collection © 2016. Digital Image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence
(Jugendlicher) Schauspieler=Maske [Masque de (jeune)=comédien], 1924, The Museum of Modern Art, New York © 2016. Digital Image, The Museum of Modern Art, New York/Scala, Florence

Vis-à-vis de son art comme à l’égard de son temps, Klee adopte une attitude essentiellement subversive. Ce n’est que par la destruction de l’ancien qu’adviendra enfin quelque chose de neuf et de pur, semble-t-il déclarer. Aussi, lorsqu’il s’inspire de ce qui est déjà, c’est toujours par le biais du de la parodie et du mime. Il mime Daumier, les cubistes, l’art primitif, le constructivisme. Sa démarche est admirablement résumée par ce journal sur lequel il peint les lettres de l’alphabet : posant le réel comme départ obligé de l’œuvre, il l’exagère et le transgresse afin de faire surgir quelque chose de fondamentalement moderne.

Cléo Schwindenhammer

Cartooniste et féministe, j'écris et dessine pour Maze depuis la Chine.

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