CINÉMAFestival de Cannes

Un demi-siècle de retard – Loving de Jeff Nichols

A vouloir enchaîner ses films un peu trop rapidement, Jeff Nichols semble avoir donné naissance à une coquille vide avec Loving (présenté en compétition officielle) qui succède de très près Midnight Special chronologiquement. Avec son histoire d’amour empêchée par la question du mariage interracial, le réalisateur américain ne semble pas avoir pris le temps de chercher plus loin que le bout de son nez. 

En effet, on aura vu de tout durant cette 69ème édition du Festival de Cannes (et c’est pas fini), mais avec Loving on aura surtout eu l’impression d’avoir déjà tout vu et revu. Le film retrace un fait historique qui, à partir de l’amour qui unissait deux personnes de couleurs différentes, a abouti à une modification de la Constitution américaine. En bref, le scénario est un mélange entre deux des thèmes les plus abordés de l’histoire du cinéma : une histoire d’amour compliquée et la question raciale. Vous me direz, les histoires d’amour sont un thème que l’on a pas fini d’épuiser au vu de la multitude de possibilités qu’il propose et que les problèmes liés à la question raciale sont loin d’être réglés… Aussi, l’intérêt aurait pu être de passer une lumière nouvelle sur cette histoire qui date de la fin des années 1950 en tenant compte de ce que le monde est devenu entre temps. Ou encore d’exploiter la particularité de ce cas qui réside dans la manière dont un événement local (une histoire d’amour) est devenue une cause nationale. Cela dit, Jeff Nichols est bien loin de réactualiser ce fait historique ou d’en tirer plus que ce qu’il raconte sur le papier. Loving semble avoir cinquante ans de retard.

Cette fainéantise scénaristique (et son absence de prise de risque) est bien dommage car comme dans ses films précédents Jeff Nichols réalise son film avec rigueur et qualité. On aurait pu espérer que la relation entre les deux amoureux puisse sauver le film de son apparente banalité mais bien qu’ils soient très bien interprétés par Joel Edgerton et Ruth Negga, l’amour entre Richard et Mildred Loving n’a rien d’innovant. En bref, on en vient à se demander ce qui a bien pu pousser Jeff Nichols à délaisser la fantaisie de Midnight Special pour faire un film pareil ; serait-ce dans le seul but d’avoir une bonne excuse pour fouler le tapis rouge ?

L’échec de Loving ne tient à pas grand-chose, le film est bourré de qualités et certaines séquences (notamment l’intrusion de Michael Shannon, journaliste, dans le quotidien des Loving) fonctionnent très bien. Ce qui manque, outre la réactualisation des enjeux abordés, c’est ce dépassement du banal et du quotidien (le grain de folie qui donnerait son charme à la sobriété du film) que l’on trouvait dans les autres films de Jeff Nichols, que ce soit grâce au fantastique dans Midnight Special, à l’irruption du personnage de Matthew McConaughey dans Mud, ou à l’évolution de la paranoïa de Michael Shannon dans Take Shelter.

Auteur·rice

You may also like

More in CINÉMA