MUSIQUE

Psyché, indé et Nuits Botaniques

Dans le cadre des Nuits Botaniques (12-22 mai), nous avons pu assister à une soirée musicale entièrement dédiée au psychédélisme. Fugu Mango, Bon Voyage Organisation, Joy As A Toy et La Femme étaient de la partie pour nous faire passer un moment mémorable. 

Un cadre hors du commun

Les Nuits Botaniques ne sont pas des nocturnes de jardinage, comme on pourrait le croire. Il s’agit d’un des festivals bruxellois les plus attendus. Annonçant le début de la saison musicale de la capitale, il ne manque pas à son devoir de donner le ton pour le restant du trimestre. Les Nuits se déroulent au milieu d’un cadre fantastique. D’un côté il y a la serre, qui renferme autant de plantes exotiques que de salles de concert intimistes. De l’autre, il y a le jardin botanique, création végétale graphique dont on ne cesse d’admirer la beauté, au milieu de laquelle on a planté pour l’occasion le chapiteau des Nuits.

Au centre de ce lieu magique, il y a nous, petits spectateurs friands de bonne musique comme Bruxelles sait en offrir. Le public des Nuits Botaniques est reconnaissable entre mille. Il attire particulièrement la jeunesse étudiante (dont les locaux se situent à deux pas de là) et les professionnels de la musique. Il n’est pas rare, en effet, de croiser un journaliste parisien ou un manager européen dans la foule.

Les Nuits, c’est l’avant-garde

En une soirée, la programmation a su nous donner un bon aperçu de ce qu’est la scène psychédélique actuelle. C’est bien là le rôle de ce festival : définir les tendances. En faisant confiance à un instinct infaillible, les programmateurs effectuent une double manœuvre de génie. D’une part, ils amènent en Belgique tout ce qui cartonne à l’étranger et nous font découvrir les petits groupes indépendants qui font fureur un peu partout dans le monde. D’autre part, ils font décoller la carrière d’une multitude de petits groupes qui côtoient les têtes d’affiche tant attendues.

Le belgian rock au premier plan

C’est tout d’abord Joy As A Toy qui a pris possession du chapiteau. Les premiers accords de basse ont amené le public à se réunir devant la scène. De plus en plus de groupes s’articulent autour de la basse. Il en va d’une certaine logique, puisque la voix du chanteur a d’autant plus de force si elle est appuyée par une ligne de basse martiale et entêtante. Joy As A Toy suit cette nouvelle tendance, ce qui a pour effet de happer en un clin d’œil quiconque pose les yeux sur le chanteur du groupe. Entre folie dans les transitions, et hypnose irrésistible de ce rock indé si caractéristique de la jeunesse bruxelloise, le groupe a donné le ton de la soirée : “soyez barrés, tout le monde s’en fout, on est ici pour profiter”

Atmosphère tropicale

Deuxième ambiance, deuxième plongée dans l’univers dément des jeunesses musicales. C’est cette fois-ci Bon Voyage Organisation qui monte sur scène et qui nous livre un show pour le moins épatant. Il s’agit tout d’abord d’installer une ambiance. Un léger synthé, des percussions discrètes, puis le tout qui s’intensifie, ce qui a pour effet d’alourdir l’ambiance. En cette chaude soirée du mois de mai, Bon Voyage Organisation a su, dès l’introduction de la prestation, nous transporter dans les tréfonds d’une jungle tropicale, ou dans un coin perdu d’Asie où tout reste à découvrir. Que dire de cette chanteuse merveilleuse, dont la beauté n’a d’égal que l’énergie. Toujours en mouvement, elle entraine dans ses danses endiablées et incessantes toute l’âme de la foule. Il est illusoire de croire que l’on peut résister à la tentation de bouger frénétiquement sur ces sons étranges, sur cette voix si aiguë et si profonde à la fois. Le tableau scénique de Bon Voyage Organisation est un chef d’œuvre, tant dans l’équilibre musical dont font preuve ces fous de rythmiques, que dans le rendu extérieur que le groupe offre à ses spectateurs.

Un fùgù pour la table 7 

Le fùgù est un poisson extrêmement toxique que seuls les chefs japonais licenciés peuvent cuisiner. Correctement cuisiné, c’est un des plats les plus raffinés au Japon. Fùgù Mango, c’est exactement la même chose. Si vous ne vous trouvez pas dans de bonnes conditions pour écouter le groupe, vous croirez juste entendre un énième groupe librement inspiré des sonorités orientales et africaines. Mais si vous vous plongez entièrement, corps et âme, dans cet ensemble grandiose, vous remarquerez qu’une multitude de détails tout bonnement géniaux font de ce groupe l’un des piliers de la musique de demain. Tout est absolument génial, chaque titre de Mango Chicks, l’EP du groupe, est une pépite. La voix électrisante et androgyne du chanteur a le don de nous transporter en un vibrato vers des contrées lointaines et exotiques. Le percussionniste polyvalent qui joue tantôt du djembé, tantôt des percussions dont on ne connait pas le nom tant elles sont étranges, n’a de cesse de dicter au public un rythme frénétique qui amène sans d’autre choix à la danse tribale. Perchés ou parfaitement conscients, les spectateurs n’ont pas arrêté une seule seconde de s’agiter durant le concert, comme si un pouvoir vaudou avait une emprise sur la salle. En dehors des titres du groupe, une reprise a particulièrement marqué. En effet, le mythique Golden Brown des Stranglers version bossa-nova sous héroïne n’a laissé personne indifférent. Chapeau pour l’audace du cover et le résultat probant de cette expérience musicale.

C’est comme un orage qui vient pour rompre le silence

Il fait maintenant totalement nuit et c’est dans cette obscurité presque totale que La Femme impose son style. Cela faisait longtemps, très longtemps, que La Femme n’avait plus fait décoller une salle belge. Le retard a très vite été rattrapé. L’assistance n’attendait plus que cette femme aux ongles tentaculaires pour qu’elle la prenne par la main et rompe enfin ce silence. Il y a tant à dire sur cette prestation. Mais à quoi bon décortiquer méthodiquement chaque technique utilisée quand le rendu final est aussi merveilleux ? Un Marlon survolté au clavier, une Clémence au chant en osmose complète avec son art, un Sacha dévastateur avec pour seule arme sa guitare. Que demander de plus qu’une prestation au paroxysme du délire psychique et psychotique ? Les classiques ont fait plaisir aux fans de la première heure. Quel bonheur d’entendre toute une salle hurler « ANTI TAXI » comme si cela avait du sens pour tout le monde. Mais quel bonheur également de découvrir les nouveaux titres que le groupe a jalousement caché pendant plus de trois ans. Sphinx, qui n’avait pas convaincu tout le monde au départ, a notamment laissé place à Mycose titre qui rappelle aux adeptes du groupe que la dérision et le génie musical n’ont jamais été ennemis. Psycho Tropical Berlin aura enfanté d’un album encore meilleur que ce que l’on pouvait imaginer. Plus mûr que le premier opus certes, mais toujours aussi fou dans la construction et plaisant à chantonner comme à crier.

En bref, la nuit chaude du 13 mai nous aura appris que la scène belge a encore de beaux jours devant elle, tant dans le rock assumé que dans le psychédélisme exotique. Avec les appuis français de Bon Voyage Organisation et La Femme, Fugu Mango et Joy As A Toy ne peuvent que se sentir heureux et satisfaits d’être mis sur le même pied d’égalité que ces monstres sacrés de la nouvelle génération. Les Nuits Botaniques nous ont encore une fois séduit, et c’est absolument certains qu’elles continueront à le faire années après années.

Auteur·rice

Directrice de la communication, tout droit venue de Belgique pour vous servir. Passionnée de lecture, d'écriture, de photographie et de musique classique.

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