SOCIÉTÉ

Mexique : “Il était temps de mettre les voiles”

Aujourd’hui, la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique est faite d’une barrière en ferraille que des millions de gens tentent de traverser chaque année. Traversée qui n’a rien de facile avec des agents de la sécurité du territoire qui attendent de l’autre côté, qui cherchent les gens qui ont traversé illégalement, dans le désert ou dans les villes aux alentours. Tout est fait pour empêcher les Mexicains et les habitants d’Amérique Latine en général de mettre ne serait-ce qu’un pied aux Etats-Unis. Ricardo Lujan, jeune homme de 22 ans, a quitté le Mexique lorsqu’il n’avait encore que 8 ans. Il a accepté de partager son histoire. 

Qu’est ce qui a poussé votre famille à quitter le Mexique pour les Etats-Unis, après y avoir vécu toute votre vie ?

Je vivais avec mes parents et ma sœur, qui a cinq ans de plus que moi, dans la banlieue de Guanajuato dans le nord du Mexique. Économiquement parlant, la vie était difficile mais mes parents réussissaient toujours à s’en sortir. Lorsque j’ai eu 5 ans, c’est devenu de plus en plus dur et mon père a réussi à obtenir un visa de travail pour les Etats-Unis. Il est donc parti seul. Son objectif était de nous envoyer de l’argent pour que nous nous en sortions au Mexique, et de revenir ensuite. Il n’a jamais eu les moyens de revenir. Je ne l’ai pas vu pendant trois ans. Dans les années qui ont suivi son départ, les cartels de drogue ont commencé à se développer de plus en plus. Ce qui devait arriver arriva. Un jour ma mère a ouvert la porte de notre maison et a trouvé un paquet dans lequel il y avait des membres de corps humain. C’était pareil pour tout le monde… On a clairement compris qu’il était temps de mettre les voiles.

On parle beaucoup de cette traversée comme étant l’une des plus cauchemardesque, comment avez vous préparé votre départ ? 

L’année de mes 8 ans, mon père m’a téléphoné pour savoir si je voulais le voir pour mon anniversaire. Évidemment j’ai dit oui ! Je pensais qu’il allait venir nous retrouver, et en voyant ma mère pleurer, j’ai compris que c’était nous qui allions faire le voyage. Il nous a été impossible d’obtenir des papiers, alors nous sommes partis. Nous avons pris l’avion jusqu’à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, passé une nuit dans un motel, et un homme a fini par arriver. Il m’a séparé de ma famille et m’a emmené. Ma mère hurlait mais elle n’a rien pu faire. Je suis alors parti avec lui, il m’a emmené dans une voiture, puis une seconde, puis une troisième dans laquelle j’ai rencontré une famille. Une fois au poste de frontière, la jeune fille de la famille m’a demandé si je parlais anglais, j’ai répondu non. J’ai donc dû faire semblant de dormir pendant une demie heure, le temps que nous nous fassions inspecter.

A cet instant le plus dur était derrière vous, comment vous êtes vous senti à l’idée de revoir votre père ?

Le plus dur était à venir en fait… Je me suis ensuite fait kidnapper par la jeune femme qui conduisait la voiture pendant une semaine.  Elle ne voulait pas me rendre à mon père si il ne lui donnait pas plus d’argent. J’ai donc vécu dans un sous sol, avec un lit, un miroir et une télévision pendant une semaine. Elle venait m’apporter à manger une fois par jour, et me disait sans cesse « tu ferais mieux d’oublier ta famille, car eux ils t’ont oublié ». Elle me faisait regarder en boucle un film sur une petite souris qui mangeait des enfants. Je me répétais sans cesse « tu peux pleurer ou agir ». Encore aujourd’hui je me répète ces quelques mots, pour ne pas oublier d’ou je viens. J’ai sérieusement cru que j’allais mourir là bas. Et puis, mon père a réussi à réunir l’argent et elle m’a emmené dans une station service où je l’ai enfin retrouvé.

Qu’est-il arrivé à votre mère et à votre sœur ?

Encore aujourd’hui, je n’en sais rien. Je sais qu’elles ont dû traverser le désert, qu’elles ont été abandonnées par le passeur car ma sœur avait du diabète et était trop lente, mais c’est tout. Je n’ai jamais eu la force de leur demander de me raconter leur histoire, et je sens bien que quoiqu’il arrive, c’est quelque chose qu’elles ont envie d’oublier.

Aujourd’hui, vous allez à l’Université, vous êtes un élève brillant, et vous militez pour les droits des enfants comme vous, qu’est ce qui vous a poussé à faire ça ? 

Rien n’est facile dans notre situation. Aller à l’Université a été un vrai combat pour ma famille. Ma sœur était une élève brillante, elle a été acceptée dans les meilleures écoles du pays (UCLA, Boston College) mais elle n’a pas pu y entrer pour des raisons financières. Et oui, les enfants comme nous ne sont pas éligibles pour les bourses gouvernementales… à ce moment j’ai compris que je devrais me battre toute ma vie pour obtenir des droits, et ça a marché.

Êtes-vous maintenant protégés par le gouvernement ? Êtes-vous en mesure d’obtenir ce dont vous avez besoin pour étudier ? 

L’administration Obama a mis en place un ordre exécutif nommé Deferred Action for Childhood Arrival (DACA). Cet acte stipule que les enfants scolarisés qui sont éligibles pour ce programme ne seront pas les immigrants renvoyés en priorité. Techniquement, nous ne sommes pas les criminels les plus dangereux donc ils peuvent nous garder encore un peu. Pour que nous soyons membres de ce programme, mes parents payent quelques centaines de dollars chaque année pour ma sœur et moi. Ce programme nous permet d’obtenir des bourses, un numéro ITIN qui remplace le numéro de sécurité sociale car nous ne sommes pas éligibles pour ça, ou encore de passer notre permis.

Vous et votre sœur êtes donc techniquement protégés, mais qu’en est-il de vos parents ? 

Mes parents ne sont pas protégés par ce programme. En ce moment la Cour suprême des Etats-Unis est en train de réviser le projet de Deferred Action for Parent Accountability (DAPA). Ce programme permettrait aux parents d’enfants nés sur le sol américains, et donc citoyens, de ne pas être renvoyés dans leur pays d’origine. Malheureusement, mes parents ne font pas partis de cette catégorie, alors chaque jour je me bats pour que leur situation s’améliore.

Qu’entendez vous par « je me bats » ? 

Et bien, depuis que j’ai 17 ans, je raconte mon histoire un peu partout. Ça a commencé chez un avocat, en présence d’un agent des services d’immigration, d’un policier et de mes parents. Le jour de cet entretien, j’avais peur de me faire renvoyer au Mexique. Mais non. Alors depuis, je suis allé à plusieurs réunions de congrès, que ce soit le Congrès national, celui de l’Etat de Californie ou d’Oregon. Il y a quelques mois, je suis allé prononcer un discours devant la Cour suprême, pour encourager les gens qui sont comme moi, à se battre encore et encore, à ne jamais abandonner. Je veux que les gens mettent un visage sur une situation, je ne veux pas être un problème parmi tant d’autres, et pour ça je dois marquer les esprits en racontant mon histoire. Si cet enfant de 8 ans a réussi à sortir de ce sous sol vivant, alors je dois pouvoir réussir à faire mettre en place des solutions.

Auteur·rice

Etudiante en Sciences Politiques

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