CINÉMAFestival de Cannes

Depardieu/Sadek : le featuring raté – Tour de France de Rachid Djaïdani

Tour de France de Rachid Djaïdani était l’occasion pour nous de quitter le Palais des festivals pour aller jeter un coup d’œil du côté des sélections parallèles, en l’occurrence il s’agit d’un film choisi à la Quinzaine des réalisateurs. La “Quinzaine”, comme on l’appelle, a été créée suite aux événements de mai 68 dans le but de donner une alternative à la sélection officielle, elle a permis par exemple à des réalisateurs comme Loach, Dardenne ou encore Haneke de se révéler aux yeux du public cannois. C’est donc avec un plaisir particulier que nous nous sommes rendus dans leur salle de cinéma située le long de la Croisette. 

Dans Tour de France, Rachid Djaïdani met en scène la rencontre, l’opposition entre deux hommes, appartenant à deux générations distinctes. Il y a celle de Far’Hook, jeune rappeur de 20 ans et celle de Serge, vieux aigri, passionné du peintre Vernet. Le film le dit aussi simplement que cela : il s’agit de deux mondes, deux cultures qui entrent en collision ; Far’Hook est arabe et Serge un « français pur souche ». Tout au long du film, les deux hommes écument les ports de France ensemble, et malgré le choc des générations et des cultures, une amitié se noue petit à petit entre eux. L’idée pourtant jolie de Djaïdani sombre dans les clichés les plus atroces sur le rap, les préjugés racistes, en plus de présenter un scénario totalement bancal et dont la crédibilité est plus qu’incertaine…

Le problème de Tour de France est que le message du film (acceptation de l’Autre, du vivre-ensemble, hymne au partage, au pardon, etc) n’aboutit qu’à faire la somme de clichés qui plongent le projet humaniste d’origine dans une lourdeur infâme de propos racistes déclamés sur le ton de la blague, bien sûr, par notre bon vieux Gérard Depardieu. Ce dernier interprète Serge, retraité esseulé et pauvre père, malheureux d’avoir perdu tout contact avec son fils converti à l’Islam… Le personnage de Serge est imbibé d’idées préconçues sur la religion et la culture musulmane, ce qui donne lieu à toujours plus de plaisanteries racistes. Si certaines sont plutôt risibles, d’autres sont quelque peu gênantes tant elles étaient remâchées et d’une lourdeur affligeante. Le face à face entre rebeu-facho est tellement souligné que les personnages sont résolument figés dans ces cases-là. Sans aucune subtilité, Serge incarne cette France profonde, réceptacle de préjugés et amalgames sur les musulmans, et face à lui, Far’Hook incarne la jeunesse de la rue, wesh-wesh qui rap « yo yo bang bang nique ta mère » comme le résume Serge. Et le second problème du film réside dans ce qu’il inflige au rap lui-même (lui qui, aujourd’hui, connaît peut-être un nouvel âge d’or). Il le bousille littéralement, en n’en montrant qu’un échantillon réducteur, absolument pas représentatif alors que le film semble prétendre le contraire. De plus, Far’Hook ne parvient que très maladroitement à défendre le rap face aux attaques de Serge, tombant lui aussi toujours dans le cliché et formulant des phrases toutes faites. En somme, pour qui connaîtrait le rap, ce film est une atrocité.

Le message du film peut donc être largement remis en question, tout comme sa forme, son scénario, l’interprétation des acteurs, comme beaucoup de choses finalement. Le scénario est d’emblée bancal, au bout de quelques minutes de film Far’Hook doit fuir Paris, menacé par un autre rappeur à qui il a refusé un selfie… Intrigue quelque peu légère. Plus tard, c’est une histoire d’amour dont on doute de la crédibilité. Far’Hook et Serge, sans véhicule, se voient invités à bord du vanne de la “bien roulée” (dixit Serge) Maude, nettoyeuse des mers (une meuf bien quoi). Ce que l’on redoute se réalise, Far’Hook et Maude tombent amoureux, inopinément, comme ça. Le coup de foudre. Seulement le spectateur n’y croit pas une seconde. Ce genre de situations s’enchaînent tout au long du film, si bien que plutôt que ridicule ou énervant, cela devient vraiment gênant. Ce que l’on pourrait appeler du mauvais goût, à moins qu’il ne s’agisse de maladresse, décrédibilise  des scènes comme celle d’un contrôle au faciès, d’une danse de Serge, le concert de rap (avec de l’auto-tune), etc. Quant au jeu d’acteurs, seul Depardieu semble sincère, le pire étant le personnage de Mathias/Bilal (le fils de Serge, converti à l’Islam). Rien n’est sous-entendu, tout est dit, re-dit, re-re-dit. Le seul moment d’émotion tient dans un plan de Depardieu de dos… De manière générale le cadre est d’ailleurs relativement mauvais. Certaines images sont faussement “arty“ : Djaïdani filme de la peinture qui coule sur un trottoir, une casquette qui glisse dans un caniveau, une main peinte en bleu dans le vent… Il insère également dans son film des images filmées au smartphone. Tout cela laisse perplexe.

À la fin de la projection, à bout de nerfs, je me suis demandé si j’avais bien compris le film, si je l’avais pris au bon dégré. Je me suis aussi demandé à quel public était destiné ce film. Certainement pas à des jeunes je crois bien, or celui-ci prétend rabibocher les deux générations. C’est donc bien là, dans cette brèche, que se trouve le fond du problème de Tour de France.

Auteur·rice

You may also like

More in CINÉMA