CINÉMA

Le docteur Mabuse était-il nazi ?

Allemagne, Mars 1933. Joseph Goebbels, ministre de la Propagande sous le Troisième Reich, convoque Fritz Lang dans son bureau. Lang venait de terminer Das Testament des Dr Mabuse (Le Testament du Dr Mabuse), un film produit par la Nero, aussitôt censuré par le régime nazi. Mais Goebbels n’invita pas Fritz Lang pour le réprimander sévèrement, au contraire. Après lui avoir exprimé son admiration pour Metropolis, celui-ci lui propose une collaboration : la direction du département cinématographique de son ministère. Fritz Lang décline cette offre et quitte l’Allemagne le soir-même.

Le personnage du Dr. Mabuse apparaît dans le paysage du cinéma allemand dès les années 1920. En 1922, Fritz Lang adapte une nouvelle de Norbert Jacques : Dr Mabuse, der Spieler (Dr. Mabuse, le joueur) avec l’aide de sa femme Thea von Harbou qui collabore avec lui au script. Le film remporte un vif succès international. Si Dr Mabuse, der Spieler n’a pas encore la portée politique de la version de 1933, il suscite néanmoins de nombreux frissons à cause de son personnage principal, Mabuse, qui est une figure archétypale du tyran. Mais un tyran proche de Caligari (Das Cabinet des Dr Caligari, Le Cabinet du docteur Caligari, Carl Meyer, Robert Wiene, 1920) lui aussi animé par le désir de pouvoir. Mabuse est un psychiatre de renom et chef de gang de la pègre berlinoise qui hypnotise ses victimes (comme Caligari) pour arriver à ses fins et provoquer la terreur. Il montre que sous l’autorité se cache le crime. À travers ce film, Fritz Lang fait un « document de son temps » (pour reprendre les termes de Siegfried Kracauer dans son ouvrage passionnant De Caligari à Hitler). En effet, si le film est très influencé par un expressionnisme fantastique c’est pour mieux dépeindre, en forçant le trait, le contexte chaotique dans lequel est plongé l’Allemagne d’après-guerre : Fritz Lang en donne une vision sombre et dépravée. Tout au long du film Mabuse apparaît comme l’ennemi public n° 1. Le chaos a donné naissance à un tyran. Et en 1922 ce film apparaît comme une prémonition.

Das Testament des Dr Mabuse, 1933, Nero

Das Testament des Dr Mabuse, 1933, Nero

« Das Testament des Dr Mabuse a été réalisé comme une allégorie, pour montrer les procédés terroristes d’Hitler. Slogans et doctrines du IIIe Reich ont été placés dans la bouche des criminels dans le film. J’espérais ainsi exposer la théorie nazie déguisée sur la nécessité de détruire systématiquement tout ce qu’un peuple a de plus cher…. »

Das Testament des Dr Mabuse en 1933 marque le retour du génie du crime Mabuse qui continue de manipuler les vivants même après sa mort. Il exerce cette fois son autorité sur le docteur Baum, gérant de l’asile psychiatrique où il séjournait avant de mourir. Le commissaire Lohman mène l’enquête. Le film reprend les codes du film noir : d’un côté les malfaiteurs, de l’autre l’enquêteur. Mais Das Testament des Dr Mabuse est avant tout une mise en scène de la dictature où des crimes sont commis parfois sans aucune justification, si ce n’est dans le seul but de rependre la terreur.

Le personnage de Mabuse, véritable chef et figure du mal, peut être aisément comparé à Hitler. D’abord dans le dispositif mis en place tout au long du film : Mabuse n’est pas visible à l’écran et ne donne des ordres à son organisation criminelle que derrière un rideau. Ce que l’on a de Mabuse ce n’est qu’une ombre et une voix à travers un haut-parleur (peut-on y voir un lien avec les discours de propagande radiophoniques du Führer ?). L’impossibilité d’identifier ou de localiser le tyran fait du Dr. Mabuse un « surhomme ». Les lois définies par Mabuse sont définitives et ont l’ambition de faire table rase du monde pour bâtir une société nouvelle.

Un film à portée politique… selon les dires de son auteur

Si Fritz Lang admettra par la suite, notamment en 1943 lorsque le film parvint à New-York, toute ressemblance à Hitler et l’idéologie nazie, certains historiens du cinéma comme George Sadoul ou Siegfried Kracauer, remettent en cause son discours a posteriori en rappelant que Thea von Harbou, femme de Fritz Lang et co-scénariste du film, était une fervente admiratrice de l’idéologie nazie. Pour autant, si elle adhérera au NSDAP en 1940 et deviendra une cinéaste officielle du régime, il est important de préciser qu’elle et Fritz Lang ont divorcé avant que celui-ci ne quitte le territoire allemand, notamment à cause de leur désaccord idéologique.

Que Fritz Lang soit honnête avec ses intentions de départ ou non, nous ne le saurons jamais. Ce qui est certain et ce qui reste aujourd’hui, c’est que Das Testament des Dr Mabuse apparaît comme l’ultime acte de résistance de Fritz Lang avant son départ pour la France en 1933. Le film, à travers ses nombreuses analogies, est une fenêtre ouverte sur la société allemande des années 1930, filmée presque sans filtre. À tel point d’ailleurs que le Dr. Goebbels n’imaginait pas diffuser ce film en Allemagne. Deux années avant Triumph des Willens (Le Triomphe de la Volonté) de Leni Riefenstahl, un exemple « triomphant » de la rencontre entre cinéma et propagande, le film de Fritz Lang reste un incontournable film anti-nazi.

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