SOCIÉTÉ

La guérillera face au peuple

Jusqu’à quel point le peuple a-t-il voix au chapitre ? C’est à cette question qu’a répondu le 24 mars au Monde avec difficultés la présidente du Brésil, Dilma Rousseff. « Pourquoi démissionner ? Car je suis une femme fragile, ou pour éviter de m’obliger à partir pour de faux motifs (…) Pour m’ôter le pouvoir, il faudra des preuves. »

C’est d’autant plus délicat que la chef d’Etat est membre du parti dit des travailleurs, le PT – historiquement le porte-parole des petites main – et qu’elle fut elle-même une « guérillera », en lutte puis torturée sous la dictature. Rousseff argue que le pays « n’est pas en insurrection. »

Ancien champion parmi les pays émergents, le Brésil traverse une crise multiforme. En six ans, la croissance a chuté de façon drastique, atteignant aujourd’hui -3 % alors qu’elle était nulle il y a à peine un an. Son prédécesseur et mentor, Luiz Ignacio Lula da Silvia, a pu profiter de 2003 à 2010 d’un contexte économique exceptionnel : la découverte d’une manne pétrolière prometteuse et par l’envol du prix des matières premières, un commerce très porteur pour l’économie brésilienne. Or, depuis l’arrivée de Dilma Rousseff au pouvoir, ce marché s’est effondré et les entreprises du BTP, véritable vivier national, tente de résister face à une mauvaise conjoncture.

La crise est devenue budgétaire : la Présidente a opéré un revirement politique majeur, reniant selon le peuple, ses idéaux de gauche pour embrasser le néolibéralisme et mener une politique d’austérité, réduisant de 40 % les investissements publics. 60 millions de Brésiliens sont actuellement en défaut de paiement alors que le dynamisme au temps de Lula avait permis à 25 millions d’entre eux de sortir de la misère.

Ce climat morose s’est encore assombri et la crise s’est muée en marasme moral, éthique et politique. Le PT s’est empêtré dans le scandale financier de Petrobras. Les grands groupes du BTP ont fusionné dans un cartel afin de remporter tous les appels d’offre du secteur public  par l’entremise de ce géant du pétrole. Cette fraude massive fut rendue possible par le versement de généreux pots de vin dans les plus hautes sphères du pouvoir.

Les 204,5 millions de Brésiliens ont découvert que ce scandale gagnait de manière tentaculaire tous leurs représentants. En novembre, le chef du groupe PT au Sénat est placé en détention préventive. Fin février, alors que les politiques demeuraient relativement à l’écart de l’affaire, ils apprennent que Joao Santana, proche de Dilma Rousseff, a été arrêté avec sa femme pour soupçons de corruption. Il est soupçonné d’avoir reçu un pot-de-vin de 75 millions d’euros pour masquer une rétribution au PT, supposément pour financer la campagne. Moins d’une semaine plus tard, le visage de leur ancien et vénéré chef d’Etat, Lula, s’affiche sur leurs écrans TV : son domicile, celui de son fils, de l’Institut à son nom et les sièges de ses deux entreprises ont été perquisitionnés avant qu’il ne soit entendu précipitamment par la justice dans le cadre de ce même scandale. En larmes, il dénonce un acharnement médiatique et déclaré n’avoir « rien à craindre. »

Lula est massivement soutenu, des manifestations s’organisent partout dans le pays, relayées par le #PotoComLula, tandis que ces manifestants criaient « Fora Dilma ! » (« Dehors Dilma ! ») en mars, avril et août derniers. L’ancien Président est pourtant soupçonné  de financement illégal de sa campagne et de ses comptes directs, pour un montant d’environ 7,5 millions d’euros. Petrobras aurait contracté de faux appels d’offre au bénéfice de deux entreprises de BTP, Odebrecht et OAS, afin de masquer les transactions douteuses.

Revirement de scénario en moins d’une semaine : Lula est nommé à La Casa Civil par la présidente : il doit « sauver » le gouvernement, menacé par une procédure d’impeachment. Ce poste l’élève au niveau d’un Premier Ministre ou d’un chef de cabinet. Fuitent alors des enregistrements où l’on entend la Présidente s’entretenir avec son nouveau numéro 2 : cette nomination lui est proposée explicitement afin de minimiser ses ennuis avec la justice dans le cadre de l’enquête « Lava Jato ».  C’est le juge fédéral en charge de cette enquête acharnée pour mettre fin à la corruption gangrénant tout le pouvoir brésilien, Sergio Moro, qui a pris soin de faire fuiter ces enregistrements. Ce dernier est en proie à une réelle starisation dans le pays et est également connu pour ses positions anti-PT. La nomination de Lula est immédiatement suspendue : cette procédure est décriée car contestable au regard du droit brésilien.

Mais les répercussions se concentrent sur les seules épaules de Dilma Rousseff. Elle ne dispose plus de soutien au Congrès, les députés ont approuvé la commission parlementaire chargée d’examiner la procédure d’impeachment contre la présidente – une demande de destitution, certains clament au « coup d’Etat institutionnel ». Elle n’a plus les moyens de gouverner, plongeant le pays dans un blocage dangereux. Le Parti centriste du mouvement démocratique brésilien forme une coalition avec le PT mais fomente contre elle dans les couloirs du Congrès, dans la même ligne que le Parti de la Social-Démocratie. Au sein même du PT, certains sont en désaccord total avec sa politique alors qu’elle n’est créditée que de 8 % d’opinions favorables cet été… Pour sa réélection, elle aurait fait financer certains de ses emprunts budgétaires par d’autres contractés auprès d’établissements publics, prêts à allonger les délais.

Le pays n’a plus les moyens de se divertir, le budget des Jeux Olympiques de Rio en août a été réduit de 10 % et à majorité assumée par le secteur privé. Les Brésiliens ont enfin d’autres préoccupations : l’état d’urgence a été décrété face à l’épidémie de microcéphalie sévère, liée au virus Zika. Alors que le nom du Président de la Chambre des députés, ayant lancé la procédure de destitution, apparaît dans les « Panama Papers », le fossé séparant les angoisses populaires et les fraudes de ses dirigeants est si profond, que rien ne semble s’éclaircir, alors que l’horizon des JO se profile.

Auteur·rice

Sudiste exilée à Paris, Mazienne #fromthebeginning. Droguée à l'actu, le plus souvent par seringue radiophonique.

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