CINÉMA

Rencontre avec Léa Seydoux – « Il faut toujours trouver sa liberté dans la contrainte »

Véritablement révélée en 2008 par Christophe Honoré dans La Belle Personne, puis en 2010 par Rebecca Zlotowski dans Belle Épine après un petit détour chez Quentin Tarantino et Ridley Scott ; l’évidence est que la beauté diaphane et l’élégance froide de Léa Seydoux n’ont laissé personne de marbre. Et pourtant, son ascension fulgurante a détonné comme un séisme au sein du paysage cinématographique actuel, jusqu’au saint Graal, la Palme d’or partagée avec sa partenaire de jeu Adèle Exarchopoulos et leur metteur en scène Abdellatif Kechiche pour La Vie d’Adèle. Au fil de sa riche et protéiforme filmographie, Léa Seydoux a su maintenir un fragile équilibre entre le cinéma d’auteur français comme L’Enfant d’en haut, Les Adieux à la reine ou Saint Laurent, et les films à plus gros budgets outre-Atlantique comme Mission : Impossible – Protocole fantôme et 007 Spectre, tout en passant par des productions indépendantes comme The Grand Budapest Hotel et The Lobster. En attendant de la découvrir dans quelques mois, sous l’œil de Xavier Dolan et son adaptation cinématographique de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste avant la fin du monde ; nous avons rencontré l’une des plus grandes actrices françaises de sa génération, mais aussi une jeune femme à la voix douce, touchante de sincérité et qui porte toujours en elle le désir du cinéma au sommet.

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans La Vie d'Adèle - © Wild bunch 2013

Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux dans La Vie d’Adèle – © Wild Bunch 2013

Vous avez joué devant la caméra d’un nombre impressionnant de metteurs en scène d’horizons différents et variés, sur quels films vous avez précisément eu le sentiment d’avoir grandi en tant qu’actrice ? 
Je pense quand même que c’était sur tous, après, il y a des films qui m’ont évidemment plus ou moins marquée. Il y a des expériences plus ou moins fortes que j’ai pu vivre, par exemple, le film d’Abdellatif Kechiche évidemment, cela a été très fort. J’ai passé des mois sur un tournage où je me suis énormément investie, à tous les niveaux. Ensuite, c’est un film qui a quand même changé ma vie d’actrice, car il a été vu par le monde entier et a révolutionné d’une certaine façon le cinéma français, et, je trouve, le cinéma en général. Belle Epine m’a aussi marquée, c’est la première fois que je me suis sentie investie d’une cause. D’une certaine façon, c’est un personnage que j’ai beaucoup aimé jouer. Je me suis sentie en complémentarité dans le travail avec la réalisatrice Rebecca Zlotowski d’une façon très forte et c’était très agréable. Voilà… il y a eu pas mal de films et puis, même James Bond m’a beaucoup appris. C’était la première fois que j’avais un rôle aussi important en anglais. Voilà, petit à petit, ce sont des expériences de cinéma et des expériences de vie qui m’ont fait énormément grandir.

Si vous aviez le pouvoir de remonter le temps, avec quelles réalisatrices, quels réalisateurs rêveriez-vous de travailler ?
Oui, eh bien, j’aurais adoré travailler avec Nicholas Ray par exemple, rien que ça ! (Rires) Elia Kazan, ou Éric Rohmer… Je ne sais pas, il y en a plein en France, comme François Truffaut ou Agnès Varda. Il y a beaucoup de metteurs en scène que j’adore !

Y a-t-il un « type » de rôle au cinéma que l’on ne vous a encore jamais proposé et que vous aimeriez tenter ?
Non, encore une fois, je pars du principe que je ne peux jouer que les rôles que l’on me propose. Jamais je ne me projette dans un rôle dans lequel je ne joue pas, je pense qu’il appartient à l’acteur à qui on l’a proposé. Moi, à partir du moment où l’on me propose un rôle, je le deviens.

Léa Seydoux dans Belle Epine - © Pyramide Distribution 2010

Léa Seydoux dans Belle Epine – © Pyramide Distribution 2010

Vous privilégiez d’abord la relation avec le metteur en scène ?
Oui, c’est sa vision à lui, si elle est de vous choisir, c’est que vous êtes le rôle. Je ne regrette jamais de ne pas faire un rôle, par contre, ce que je me dis, c’est que si je n’ai pas été choisie, c’est que je n’aurai pas pu le faire. Je ne peux créer un rôle qu’à partir du moment où il y a du désir de la part du metteur en scène.

Avez-vous le sentiment d’avoir beaucoup évolué au fil de votre filmographie dans votre manière d’appréhender les personnages ?
Oui bien sûr, mon jeu a changé. Je pense que le corps est un instrument de travail qui te guide au fil du temps et au fil des expériences.

Vous aviez dit dans une interview que le monde du cinéma est misogyne. Comment devient-on actrice dans ce monde inféodé au sexisme ?
Il est misogyne par excellence. C’est-à-dire que l’on demande aux actrices d’interpréter des qualités féminines. J’ai quand même l’impression que cela évolue un peu, mais quand même, on demande à une actrice d’être sensible, d’être féminine, d’être belle. Il faut jouer pour être actrice comme j’ai l’impression qu’il faut jouer de sa féminité. Alors que l’on ne demande pas la même chose aux acteurs.

Peut-être que l’on demande moins aux acteurs d’être objets de désir ?
Oui, voilà, on demande moins aux acteurs d’être objets de désir, on va plus leur demander d’incarner des qualités masculines, c’est-à-dire d’être puissants, forts, virils, ces choses-là.

Aviez-vous senti de grands écarts entre la façon de travailler des anglo-saxons et celle des Français ?
Oui, mais jouer reste toujours jouer. C’est-à-dire que finalement, quand on est devant une caméra, on a toujours un peu le trac et on est tout seul. Après évidement, chez les anglo-saxons, je pense que c’est peut-être plus technique, ou alors il faut plus se plier à la technique. Cela dépend aussi parce qu’au-delà d’une question culturelle, que l’on soit anglais, français, américain ou autre, c’est plus en fonction de la configuration des tournages. Je ne sais pas si « configuration » est le bon terme, mais suivant ce qui est déployé pour un tournage, par exemple si c’est un film d’époque, un film avec des effets spéciaux comme James Bond ou un film d’auteur, c’est vrai que ce n’est pas pareil. Quand on est acteur, parfois la technique prend le pas sur le reste et il faut toujours trouver sa liberté dans la contrainte.

Léa Seydoux dans Journal d'une femme de chambre - © Mars Distribution 2015

Léa Seydoux dans Journal d’une femme de chambre – © Mars Distribution 2015

Le fait d’être devenue actrice a-t-il changé votre rapport à la cinéphilie ?
Oui, peut-être que je suis plus sensible au cinéma qu’avant, j’ai une manière de voir les films qui est peut-être différente. Mais le rapport qu’on a, l’émotion qu’on a à travers un film… D’une certaine façon pour moi, le cinéma est de l’ordre du sentiment, c’est une chose qui nous fait ressentir des émotions. Et pour cela, on n’a pas besoin d’avoir de la culture.

Ce qui vous fait accepter un rôle, c’est peut-être justement la singularité du personnage et l’émotion qui peut se dégager à la lecture d’un scénario…
Oui, c’est exactement cela. Je choisis un rôle si le rôle me touche, je vais pouvoir l’interpréter si je sens que je vais avoir quelque chose à y faire.


Remerciements à Yannick Reix, directeur du Café des Images et à Emmanuel Burdeau.


Auteur·rice

"Ethique est esthétique." Paul Vecchiali

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