« Let Iraq live »

À l’aube du troisième millénaire en Irak, le pays s’apprête à subir une troisième guerre après avoir déjà été touché par l’interventionnisme américain et occidental lors des deux premières guerres du Golfe (1980-1988 contre l’Iran et 1990-1991 contre le Koweit). Homeland : Irak année zéro est un film documentaire en deux parties réalisé par Abbas Fadhel qui se résume en un mot : bouleversant.

Dans la première partie, Avant la chute, Abbas Fadhel relate la vie de sa famille en 2002 sous le régime totalitaire de Saddam Hussein sous fond de chansons de propagande diffusées en boucle à la télévision. La deuxième partie, Après la bataille, Saddam Hussein est destitué, les américains et la coalition ont pris Bagdad d’assaut, la liberté d’expression tente de refaire surface tandis que la terreur règne. Le film passe de l’Histoire avec un grand H, la collective, à l’histoire individuelle d’une famille. Abbas Fadhel est né en Irak mais vit depuis ses 18 ans en France. Il a étudié à la Sorbonne à Paris, d’où il sort avec un doctorat de cinéma puis il retourne ensuite au Moyen-Orient pour filmer deux documentaires et un film de fiction.

En 2002, il est de retour en Irak pour voir sa famille, pour partager avec eux ce qui va arriver, être présent pendant qu’ils préparent la future guerre. Ne pouvant pas vraiment agir, il décide de faire ce qu’il fait le mieux en tant que réalisateur, c’est à dire sortir sa caméra et filmer tout ce qu’il voit. « C’est la culpabilité des survivants, j’aime garder des traces de la vie quotidienne. Être au plus proche de la mort pour se rendre compte des détails » confie-t-il. Il fait donc plusieurs voyages en deux ans qui accoucheront de 120h de rushs. La fin réelle et tragique du film l’empêche de monter son film en rentrant en France. La douleur est trop vive, il laisse ses rushs se reposer pour les ressortir en 2013, année où Abbas Fadhel commence le montage d’Homeland, l’oeuvre de sa vie, l’oeuvre de leur vies.

Immersion dans le berceau de la civilisation

Presque six heures de film et impossible de regarder l’heure par ennui, presque six heures de film qui nous absorbent complètement. Le spectateur ne se trouve plus assis confortablement sur un fauteuil dans une salle de cinéma, non, il est directement propulsé et immergé sur les terres irakiennes, une sensation unique. Ce que le réalisateur voit, le spectateur le voit de la même manière comme s’il était sur place. Le pouvoir de la caméra subjective agit pour nous faire vivre un moment d’intimité inscrit dans un instant d’humanité. Le réalisateur s’efface alors derrière la puissance de ses images pour laisser s’exprimer l’Irak et ses habitants.

Celui qui voit et celui qui montre se confondant en une seule et même personne, le spectateur s’attache à la famille du réalisateur comme à la sienne, le regard des personnes filmées se pose sur nous sans jugement jusqu’à nous faire sentir irakien à notre tour. Quand le petit garçon s’adresse à son oncle c’est donc à nous qu’il s’adresse aussi. La caméra de Abbas Fadhel s’apparente à l’écriture de Balzac, les longues descriptions sont ici remplacées par les magnifiques plans-séquences, les portraits des personnages sont réalisés par des zooms, c’est un réalisme sans jugement.

Haydar, le neveu d’Abbad Fadhel / Homeland : Irak année zéro 

Enfance et politique

Mais nous pouvons nous promener dans le film parce qu’Haydar, le garçon sur la photo nous prend par la main, comme un fil conducteur qui nous présente d’abord la chronique familiale de la première partie. Une famille un peu chiite, un peu sunnite pour qui les confessions religieuses ne posent aucun problème, Abbas Fadhel déclare d’ailleurs « qu’en Irak la question ne se posait pas, c’est venu avec l’invasion américaine ». Il nous emmène ensuite dans les rues en ruines de la pourtant belle Bagdad et ses occupants. Dans cette seconde partie, les Irakiens parlent, ils n’ont plus rien à perdre car pour beaucoup n’ont plus de travail, ils dévoilent enfin leur vision sur le régime de Saddam Hussein. La liberté d’expression si longtemps bafouée semble refaire surface, de nouveau les journaux se multiplient et pourtant la vie n’est plus paisible. Contrairement à la première partie où les enfants et les femmes peuvent aller et venir comme bon leur semble, après l’intervention de la coalition et l’avènement des conflits entre voyous qui deviendront des conflits religieux, il est dangereux de sortir dehors sans se prendre une balle non destinée. Cela pose entre les lignes la question de la liberté et de la sécurité.

C’est donc en partie du point de vue de l’enfant que nous percevons la situation irakienne entre éveil et naïveté, il est impossible de ne pas se lier à cet enfant pendant les cinq heure trente passées à ses côtés. L’observation de la vie quotidienne sous le régime de Saddam Hussein et sous l’occupation américaine semble valoir tous les discours politiques que l’on entend, tous les résumés des manuels scolaires d’histoire. Aujourd’hui, il serait impossible pour Abbas Fadhel de retourner filmer en Irak, nous sommes donc face à un réel aperçu d’intimité et d’humanité. Personne ne devrait passer à côté de cette oeuvre unique.

Diane Lestage

J'entretiens une relation de polygamie culturelle avec le cinéma, le théâtre et la littérature classique.

Pas encore de commentaires

Les commentaires sont fermés