A chaque mois son thème : cinéma et politique

Le politique se manifeste sous toutes les coutures, entre les lignes des romans comme dans le détail de chaque image car dès lors qu’une oeuvre reconfigure notre façon de penser, elle devient politique. Mais le sujet est problématique, mêler la politique au cinéma est-ce que cela signifie de traiter de films engagés ? Sommes-nous en train de parler de la politique des auteurs et des problèmes d’éthique qu’un film peut poser ? Ces quelques textes chercheront à dévoiler quelques facettes de cette vaste question qu’est l’engagement politique au cinéma.

Le cinéma n’aura pas perdu de temps pour se politiser, un film comme Naissance d’une nation (1915) de David W. Griffith connaîtra de nombreuses controverses pour le discours que l’on pourra tirer de son patriotisme autour de la guerre de Sécession. Le film subira aussi bien des reproches d’ordre politique, liés au racisme des sudistes, que des reproches d’ordre esthétique et formel (on retiendra principalement ceux du réalisateur du Cuirassé Potemkine, Sergueï Eisenstein) face auxquels ce sont des questions proprement cinématographiques qui sont mobilisées. Mais qu’est-ce que c’est au juste que des « questions proprement cinématographiques », le cinéma est-il soumis à une politique interne ? Jacques Rivette écrivait en 1961 un article nommé De l’abjection dans lequel il condamnait, pour des raisons éthiques, un mouvement de caméra qui accompagnait une femme se suicidant dans un camp de concentration (il s’agit de la polémique du travelling de Kapo). Cette polémique tenait finalement d’une question très simple : comment est-il acceptable de filmer le suicide d’une jeune femme juive poussée à bout par l’horreur des camps ? Il s’agit là d’un cas où les codes cinématographiques sont rendus responsables pour ce qu’ils laisseraient transparaître de la pensée de l’auteur sur le sujet dont il traite.

Plus récemment, c’est à la suite du dernier festival de Cannes que les Cahiers du cinéma titrait leur numéro Le vide politique du cinéma français (septembre 2015) au sujet de films que l’on a retrouvé une seconde fois durant la cérémonie des Césars (apparemment représentative de la « diversité ») du mois dernier. Qu’en est-il ? Ce que l’on reproche aux films en question (et n’ayons pas peur de les nommer : La loi du marché, Dheepan, La tête haute) c’est, très simplement, de n’être « politiques » que d’apparence, au sens où ce sont des films dont les thèmes concernent en effet des sujets au cœur des questions politiques et sociales actuelles mais dont le traitement qu’ils accordent à ces problèmes là ne fait que les condamner à se perpétuer. Les films qui seront parvenus à nous transmettre la puissance de leur engagement, ce sont des films qui brisent la cage dans laquelle la société veut les enfermer. A ce sujet, on peut citer les Mille et une nuits de Miguel Gomes (2015), dans lequel la crise portugaise nous est racontée à travers les contes de Shéhérazade, ou encore La danza de la realidad d’Alejandro Jodorowski (2013), dans lequel le cinéaste raconte l’éducation difficile qu’il a connu au Chili sur un mode poétique et loufoque. Ce sont deux films qui, au lieu de nous dire de la vie qu’elle est une réalité étouffante à laquelle il faut se plier, nous donnent à voir un monde où les choses sont différentes, ils font briller une lumière, au loin, pour laquelle il semble utile de se battre. L’engagement politique au cinéma ne doit jamais être autre chose que ça : faire briller une lumière qui, comme celle d’un phare un soir de tempête, devient l’évidente raison pour laquelle il ne faut jamais cesser de lutter. – Adam Garner

21009578_20130530165911491 (1)
La danza de la realidad, Alejandro Jodorowski (2013) – Pathé Distribution
041
Les Mille et une nuits de Miguel Gomes (2015) – Shellac

La relation entre le cinéma et la politique apparaît confuse. C’est une relation dangereuse, l’un et l’autre étant le moyen et la fin tour à tour. Par exemple le film Olympia, lié au régime nazi, a été extrêmement controversé et reste condamnable en dépit de ses qualités artistiques. Le cinéma a souvent été mêlé à la « grande politique » en tant qu’instrument de propagande. Mais il y a aussi le cinéma qui révèle la petite politique, allant au plus près des gens dans les manifestations, dans les révolutions. Qui retrace la vie des batailles populaires comme dans Après Mai. Le cinéma puise dans le réel, cherche dans le passé. Le cinéma est une autre mémoire. Des boîtes à souvenirs, des projections futuristes. Le cinéma a un pouvoir politique monstrueux et influent. Mais il peut s’il le veut se jouer de tout, en parodiant le monde politique actuel ou en étant volontairement non politique comme l’a fait Audiard avec Deephan. – Emma Pellegrino

12783806_956770857705690_6892673687287555411_o
Après Mai d’Olivier Assayas – MK2 Diffusion (2012)
10338653_956771097705666_4126644143510716261_o
Olympia de Leni RIEFENSTAHL (1936)

« Vous ne pouvez changer la vision politique des gens avec un film, mais vous pouvez au moins engendrer une discussion politique » déclarait le maître incontesté du thriller politique, Costa-Gavras. La politique au cinéma, en plus de susciter une discussion, est un moyen de révéler l’engagement du spectateur et d’engendrer une certaine révolte en lui. Dans La Vie des autres du réalisateur allemand Florian Henckel von Donnersmarck, nous sommes plongés en pleine Guerre Froide en Allemagne de l’Est sous l’oppression menée par la Stasi. Les méthodes explicites et implicites utilisées par la police secrète dans leur traque des opposants, au travers d’un réalisme angoissant, réveillent les libertés bafouées. On retrouve cette oppression dans L’Insoutenable légèreté de l’être, adaptée du livre de Milan Kundera, à Prague en 1968, les chars russes viennent gâcher l’idylle amoureuse entre les personnages principaux. Theresa (Juliette Binoche) devient photographe et comme pour défendre sa liberté, elle fera tout pour faire passer des photos des événements  auxquels elle assiste, en RFA. Puis ce sera la Suisse comme échappatoire. S’enfuir comme des oiseaux auxquels on ouvrirait la cage. Dans ces films se déroulant durant le régime soviétique, la caméra nous plonge dans des fictions inscrites dans la réalité, c’est à ce moment là que le cinéma est politique, le spectateur n’a pas forcément vécu ces périodes historiques mais il sait dans quel contexte elles s’inscrivent et le cinéma, comme un miroir, à travers ses personnages, peut alors renforcer ses valeurs politiques et ses engagements. – Diane Lestage

12825153_10208302135092126_1624973264_n
L’Insoutenable légèreté de l’être de Philip Kaufman (1987) – Photo by The Saul Zaentz Company
12782306_10208302138532212_1884395401_n
La Vie des autres de Florian Henckel von Donnersmarck (2007)

Il serait très réducteur de voir le traitement de la politique au cinéma uniquement à travers une approche frontale de la réalité. Et pour cause, d’autres films préfèrent au contraire passer par le chemin de l’imaginaire, de la fiction pure.

La dernière grande vague politique des  films Hollywoodiens concerne les attentats du 11 septembre 2001. De nombreux films ont ainsi opté pour un chemin de traverse. C’est le cas de The Dark Knight de Christopher Nolan et de La Guerre des Mondes de Steven Spielberg. Tous deux traitent de l’attaque du World Trade Center, à leur manière, et de ses conséquences sur la société américaine : l’un à travers le personnage du Joker et l’autre par le biais d’une invasion extraterrestre. Concernant The Dark Knight regardez plutôt l’explosion de l’hôpital qui est filmée avec une vue aérienne, comme une image de CNN. Pour la Guerre des Mondes il suffit de voir la première attaque extraterrestre avec, entre autres,  ses nuages de poussière humaine et le flottement des vêtements similaire aux feuilles de papier des deux tours.

L’approche est la même : tendre un miroir déformant de la réalité, pour mieux l’appréhender. – Nicolas Renaud

12784670_10209088129027235_1942003545_n
The Dark Knight de Christopher Nolan – Warners Bros

 

12790059_10209088130827280_1180901513_o
La Guerre des Mondes de Steven Spielberg – Copyright D.R.

Cinéma et politique. Quel vaste thème. Essayons d’en dessiner le spectre le plus large afin de le traiter le plus exhaustivement possible, d’un bout à l’autre. Au commencement il y a un vagabond malmené dans une Amérique profondément marqué par la crise de 29. On  rit des pirouettes de ce personnage burlesque, mais derrière ces prouesses physiques se cache une violente critique du capitalisme aveugle, derrière ce vagabond il y a un génie : Charlie Chaplin. C’était il y a 80 ans, Les Temps modernes sortait au cinéma.  Aujourd’hui sort Homeland : Année zéro de Abbas Fahdel, de l’autre bout de l’espace-temps, conséquence des choix de cette même Amérique. Il suit sa famille avant et après la guerre, dans une œuvre fleuve de six heures. Un témoignage silencieux d’une violence quotidienne. – Hugo Prevel

Homeland
Homeland : Irak année zéro, Avant la chute – Copyright Nour Films (2015)

 

Chaplin
Les temps modernes – Copyright MK2 production (1936)
1 commentaire