CINÉMA

Cinéma 68

Nous vivons aujourd’hui dans une société où nous sentons une fracture entre le politique et la jeunesse. Dans ce monde apolitisé et passif on regarde avec nostalgie les révoltes d’un autre temps, Mai 68 sonne alors comme le glas de nos rêves. Le cinéma, étant un art de masse peut apparaître comme le medium entre deux génération qui se font face. Comment a réagi le cinéma français face à cette révolte ? Qu’en est-il de la représentation de ce mois plein d’espoir ? Quel vent nouveau a t-il soufflé sur le champs des idées françaises ? Il se peut que nous n’ayons pas encore digérer toutes les conséquences de ce joli mai.

Les « évènements » de 68 dans le cinéma français

Mai 68 débute en réalité dès Février 68 avec « l’affaire Langlois », suite à la décision du ministre de la culture André Malraux de déposer de ses fonctions le fondateur de la Cinémathèque : Henri Langlois. Face à cette manœuvre politique tout le cinéma mondial se mobilise, de Chaplin à Kubrick en passant par Buñuel et Welles. La jeune Nouvelle Vague fonde le « Comité de défense de la Cinémathèque française » le 16 février avec comme noyau central François Truffaut, Jean-Luc Godard et feu Jacques Rivette. S’en suit une manifestation devant la Cinémathèque, c’est par cela que débute The Dreamers de Bernardo Bertolucci. Un certain Daniel Cohn-Bendit, alors simple étudiant anarchique, est présent se jour là. Malraux fait marche arrière le 22 avril, mais ce n’est que le début de la révolte.

Le 17 mai 1968 s’ouvre à l’École de Photographie et de Cinéma de Paris les états généraux du cinéma français pour débattre de l’avenir de la profession. Ces débats dureront deux semaines. La première mesure est l’annonce d’une grève des ouvriers du cinéma, la deuxième est la demande de cessation du festival de Cannes qui se déroule au même moment. Il débute difficilement le 10 mai mais bascule le 18 mai lors de la projection de Perppermint frappé de Carlos Saura. Un débat oppose les producteurs, et spectateurs voulant voir le film et les artistes souhaitant l’arrêt du festival. Certains retirent leurs films de la compétition comme Milos Forman, des jurés démissionnent à l’instar de Roman Polanski. C’est lors de ce débat houleux que Jean-Luc Godard lancera au public : « Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travelling et gros plans ! Vous êtes des cons ! » Le festival prendra fin le lendemain.

Une révolution est en marche dans le monde sclérosé du cinéma français, le 21 mai les états généraux décident l’abolition des privilèges du CNC et souhaitent mettre fin au système capitaliste réduisant le film à une simple marchandise. Plusieurs groupes se forment (soviétiques, anarchiques ou syndicats de techniciens) et débattent sans réussir à trouver d’accord. Le 5 juin, l’Assemblée de Suresnes met fin aux discussions et adopte une « motion générale » bien loin des ambitions d’antan.

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Goksin Sipahioglu Boulevard Saint-Germain, 6 mai 1968. L’Express.fr

Louis Garrel, figure de Mai 68

Si Mai 68 a été peu représenté (à peine une vingtaine de film) on peut noter deux films qui fonctionnent ensemble, deux films qui se répondent et se reflète. The Dreamers de Bernado Bertolucci et Nos amants réguliers de Philippe Garrel sorti respectivement en 2003 et 2005. Deux visions qui décrivent bien l’état d’esprit de cette période. Il y a d’abord l’Innocence d’une jeunesse bourgeoise franchissant les frontières de leur premier amour, ce trio isolé du monde dans ce grand appartement parisien symbolise la jeunesse révolutionnaire. Bernardo Bertolucci lance un regard nostalgique sur cette génération par ses couleurs chaudes et douces comme les cuisses d’Eva Green. Le film se clôt sur le départ au combat de Théo (Louis Garrel). Nos amants réguliers débutent exactement au même moment avec , semble-t-il, le même personnage. La couleur a cédé la place à un noir et blanc violent et contrasté représentant les contradiction de cette génération émancipatrice. L’espoir se transforme vite en désillusion, tout le monde rentre chez soi pour fumer de l’opium et oublier. Dans les deux cas, Théo et François, interprété(s) par Louis Garrel qui devient le symbole de la représentation de la jeunesse de Mai 68, préfère l’intimité d’une chambre à coucher pour se protéger de l’extérieur ; forcé de constater que rien n’a changé.

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The Dreamers – Recorded Picture Company

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La révolution esthétique avait déjà eu lieu avec la Nouvelle Vague dans les années 50. On peut néanmoins observer une libération, une explosion dans les sujets traités avec par exemple Catherine Breillat, mais cela est éphémère, juste l’effervescence de la possibilité. Alors existe-t-il de profonds et durables changements ?

Pour cela il faut s’intéresser à un débat qui dépasse le simple cadre du cinéma et nous permet de comprendre les répercutions de Mai 68. C’est le débat très simple de l’opposition entre la théorie et la pratique, or ce ne peut être simple quand il oppose Pier Paolo Pasolini et Jean-Luc Godard. La critique de Godard à Pasolini est normative ; il l’accuse de plaquer sur le cinéma des concepts froids et figés de sémiologie (l’étude des signes linguistiques) et d’oublier le fondement pratique et technique du cinéma. Mais, et c’est là où ça se complique, Pasolini tente de montrer en quoi Godard fait de la sémiologie cinématographique. Et il est vrai que le cinéma de Godard impose une nouvelle grammaire et pourtant il résiste à la théorie, intéressante mais abstraite, de la linguistique et du texte. Son cinéma se vit en salle par une expérience directe entre l’œuvre et le spectateur et non pas par le média d’un théoricien.

C’est par cette même critique que les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari critiqueront le structuralisme (mouvement philosophique inspiré de la linguistique pensant le monde comme une structure, une mise en relation de concepts et d’entités). Ils y voit une pensée normative, imposant une grille de lecture figée à un monde complexe et en changement, c’est pourquoi ils vont préférer le concept de « machine » qui est, grosso merdo, un structuralisme en mouvement. Est-ce un hasard si Deleuze consacre deux essais sur le cinéma ?

Ainsi, le cinéma semble avoir un problème avec la représentation de Mai 68, comme souvent la France avec son histoire. Bien que peu représentée la révolution cinématographique a bien eue lieu dans la remise en question de ces structures, de son mode de fonctionnement, dans son rapport aux autres arts et autres sciences sociales. Cette remise en question demande du temps et va éclater une vingtaine d’années plus tard aussi bien en cinéma, qu’en philosophie, qu’en politique.

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