LITTÉRATURE

La comédie de la démesure

Bettencourt Boulevard est la dernière pièce de théâtre signée par Michel Vinaver. Parue l’année dernière, elle retrace le scandale politique de l’affaire Bettencourt avec poésie, mêlant le comique au tragique. Sous couvert de son étiquette « fiction », cette pièce met en lumière certains aspects de l’affaire écartés par les médias ou la justice, en donnant un nouveau visage à certains personnages, loin de la description inhumaine faite par les journalistes. Michel Vinaver nous plonge au cœur d’une famille aux liens décousus mais tous rassemblés derrière la société l’Oréal, qui leur rapporte chaque jours quelques 14 millions d’euros. 

Derrière le scandale médiatique…

Sans se concentrer sur le scandale médiatique provoqué par la publication des enregistrements clandestins, et qui a éclaboussé de nombreuses personnalités publiques, Michel Vinaver place le lecteur dans l’intimité familiale des Bettencourt, tout en dévoilant progressivement l’engrenage qui a mené la famille à la tragédie. Tout commence dans la génération des arrières grands-pères, que Michel Vinaver surnomme les « deux titans ». L’un est rabbin, juif déporté pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que le second est un droitiste affirmé, avec un certain penchant pour la collaboration, c’est lui qui fondera l’entreprise L’Oréal. Leurs enfants, Liliane Bettencourt et Jean-Pierre Meyers s’unissent dans un mariage sans conviction. Mais le tragique s’enroule autour des liens mère-fille, puisque le scandale éclatera après la plainte de Françoise contre François-Marie Banier, ami et protégé de sa mère. Les petits-enfants de Liliane Bettencourt ne prennent pas une seule fois la parole dans cette pièce, même s’ils sont mentionnés. Michel Vinaver dresse ici un tableau sombre des relations familiales, ancrées dans le malheur et la tragédie depuis le début et noircies par les nombreux secrets qui pèsent au sein de la famille.

…une tragédie familiale

Comment ne pas faire le lien avec les grandes références théâtrales de l’Antiquité ? On perçoit dans cette relation mère-fille, un écho de la relation qu’Electre entretient avec sa mère Clytemnestre. Cette idée que l’origine de la violence ne se trouve pas forcément dans la génération en cause rappelle le tragique destin de la famille des Atrides. Et le rôle que jouent les femmes de chambre et le majordome dans l’affaire Bettencourt fait également penser à ceux que tenaient les valets, qui à travers leurs confidences et les quiproquos, faisaient évoluer l’action dramatique d’une pièce. Ce lien est d’autant plus évident dans la mise en scène qu’en a fait Schiaretti au TNP (Théâtre National Populaire) de Lyon, puisqu’il présentait quelques mois plus tôt Electre, de Siméon, directement inspiré des tragédies de Sophocle.

Mise en scène de Bettencourt Boulevard par Christian Schiaretti – TNP – Lyon © Michel Cavalca

Le sous-titre Ou une histoire de France, rappelle que se joue dans cette pièce, à travers la famille Bettencourt et de l’opposition entre les deux grands-pères, le drame fratricide de la seconde moitié du XXe siècle, qui a laissé des fractures insurmontables au sein de la nation française.

Des portraits biaisés par les médias

Force est de constater un décalage flagrant à travers la pièce, entre le portrait des protagonistes faits par les médias, et ceux de la plume de Michel Vinaver. La fille de Liliane Bettencourt, Françoise Bettencourt-Meyers, en est l’exemple le plus frappant. Sans cesse présentée de manière négative par les journaux, comme une fille sans cœur cherchant à détruire le bonheur de sa mère, peu souriante et aigrie sur les photos à la Une, elle prend un tout autre visage dans la pièce de Michel Vinaver. Il insiste sur la profonde sensibilité de la jeune femme, cultivée et amoureuse de livres et de musique. Elle est en effet auteure de plusieurs œuvres sur la mythologie, notamment Les Dieux grecs. Généalogies, réédité en 2001, ou encore Les Trompettes de Jéricho : Regard sur la Bible, paru en 2008.

Mise en scène de Christian Schiaretti : Françoise Bettencourt Meyers, et ses enfants ©Michel Cavalca – TNP Lyon

François-Marie Banier est aussi loin du personnage malveillant et profiteur de la générosité de Liliane Bettencourt qu’en ont fait les médias. Or, le dramaturge, le présente ici comme un personnage attachant, doué d’une réelle sensibilité artistique et profondément attaché à Liliane Bettencourt, avec qui il entretient une relation très complice et fraternelle, sans pour autant refuser les cadeaux et les tableaux de maître de cette dernière.

Il fait également de Liliane Bettencourt une femme très attachante, drôle et grisée par les plaisirs de la vie, attentionnée envers ceux qu’elle aime et estime. Sa maladie d’Alzheimer est très subtilement mise en scène, quelques-unes de ses pensées vacillent parfois, mais elle reste avant tout un personnage très digne, charmant son entourage.

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France —— de Michel Vinaver, mise en scène Christian Schiaretti avec Francine Bergé — Liliane Bettencourt, fille d’Eugène Schueller, mère de Françoise Stéphane Bernard — Pascal Bonnefoy, majordome d’André Bettencourt Clément Carabédian — Chroniqueur Jérôme Deschamps — Patrice de Maistre, gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt Philippe Dusigne — André Bettencourt, mari de Liliane et père de Françoise, ancien ministre ; fantôme Didier Flamand — François-Marie Banier Christine Gagnieux — Françoise Bettencourt Meyers, fille de Liliane et André Bettencourt Damien Gouy — Neuropsychiatre ; fantôme Clémence Longy — Dominique Gaspard, femme de chambre de Liliane Bettencourt Élizabeth Macocco — Claire Thibout, comptable de Liliane Bettencourt Clément Morinière — Éric Woerth, ministre du Budget, maire de Chantilly, président du Premier Cercle Nathalie Ortega — Florence Woerth, femme d’Éric Woerth Gaston Richard — Nicolas Sarkozy Juliette Rizoud — Joëlle Lebon, femme de chambre de Liliane Bettencourt Julien Tiphaine — Lindsay Owens-Jones, P.-D.G de l’Oréal ——
avec la participation de : Bruno Abraham-Kremer — voix du Rabbin Robert Meyers Michel Aumont — voix de Eugène Schueller, fondateur de l‘Oréal Dimitri Mager, Pierre Pietri — danseurs ——
Pauline Noblecourt — conseillère littéraire Thibaut Welchlin — scénographie et costumes Quentin Sirjacq — création musicale
Julia Grand — lumières
Romain Marietti — coiffures, maquillage
en partenariat avec Make Up For Ever
Clément Carabédian — assistant à la mise en scène Marius Müller — stagiaire à la mise en scène musiciens enregistrés :
Antoine Berjeaut — trompette
Jeffrey Boudreaux et Fabrice Moreau — batterie Youen Cadiou et Simon Tailleu — contrebasse Jean-Brice Godet — clarinette
avec l’aimable participation du flûtiste

Mise en scène de Schiaretti : Liliane Bettencourt & François-Marie Banier ©Michel Cavalca – TNP Lyon

Une écriture très documentée

Michel Vinaver s’est lancé, avant l’écriture, dans un véritable travail de documentation sur l’affaire Bettencourt, les personnages, leurs liens affectifs et relationnels. Il expliquait lors d’une conférence au TNP de Lyon, qu’il avait même pu écouter certains enregistrements faits par le majordome pour dénoncer les abus de faiblesse dont était victime Liliane Bettencourt, même si  ceux-ci avaient été partiellement censurés lors du jugement de l’affaire. Il souligne lui-même lors d’une interview sur France Culture l’aspect composite de sa pièce, due à la complexité de l’affaire, sa diversité et l’abondance des informations. Il écrit donc une œuvre aux registres très variés, enchaînant les scènes graves aux plus cocasses, permettant ainsi au lecteur de ne pas tomber dans un pathos inapproprié à ce qu’a voulu faire ressortir l’auteur de cette histoire.

Les noms réels des protagonistes sont conservés, on voit donc apparaitre un Nicolas Sarkozy, et un Eric Woerth –personnage sur qui se sont portées les accusations après la découverte des enregistrements- faire de nombreux aller-retour dans le petit salon de Liliane Bettencourt et débattant joyeusement d’enveloppes, chèques et Légion d’honneur.

Bettencourt Boulevard ou une histoire de France —— de Michel Vinaver, mise en scène Christian Schiaretti avec Francine Bergé — Liliane Bettencourt, fille d’Eugène Schueller, mère de Françoise Stéphane Bernard — Pascal Bonnefoy, majordome d’André Bettencourt Clément Carabédian — Chroniqueur Jérôme Deschamps — Patrice de Maistre, gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt Philippe Dusigne — André Bettencourt, mari de Liliane et père de Françoise, ancien ministre ; fantôme Didier Flamand — François-Marie Banier Christine Gagnieux — Françoise Bettencourt Meyers, fille de Liliane et André Bettencourt Damien Gouy — Neuropsychiatre ; fantôme Clémence Longy — Dominique Gaspard, femme de chambre de Liliane Bettencourt Élizabeth Macocco — Claire Thibout, comptable de Liliane Bettencourt Clément Morinière — Éric Woerth, ministre du Budget, maire de Chantilly, président du Premier Cercle Nathalie Ortega — Florence Woerth, femme d’Éric Woerth Gaston Richard — Nicolas Sarkozy Juliette Rizoud — Joëlle Lebon, femme de chambre de Liliane Bettencourt Julien Tiphaine — Lindsay Owens-Jones, P.-D.G de l’Oréal ——
avec la participation de : Bruno Abraham-Kremer — voix du Rabbin Robert Meyers Michel Aumont — voix de Eugène Schueller, fondateur de l‘Oréal Dimitri Mager, Pierre Pietri — danseurs ——
Pauline Noblecourt — conseillère littéraire Thibaut Welchlin — scénographie et costumes Quentin Sirjacq — création musicale
Julia Grand — lumières
Romain Marietti — coiffures, maquillage
en partenariat avec Make Up For Ever
Clément Carabédian — assistant à la mise en scène Marius Müller — stagiaire à la mise en scène musiciens enregistrés :
Antoine Berjeaut — trompette
Jeffrey Boudreaux et Fabrice Moreau — batterie Youen Cadiou et Simon Tailleu — contrebasse Jean-Brice Godet — clarinette
avec l’aimable participation du flûtiste

Mise en scène de Schiaretti : Nicolas Sarkozy © Michel Cavalca – TNP Lyon

Michel Vinaver frappe un grand coup avec cette pièce, mettant sous le feu des projecteurs la corruption, les pots de vin, l’univers mielleux et perverti dans lequel baignent certains politiques. Il se place en maître par la manière dont il traite le fictif au théâtre, puisque la pièce est hors d’atteinte des personnalités qui se sentiraient offensées et à qui viendrait l’idée de poursuivre l’auteur en justice. Puisque c’est bien connu, le théâtre ce n’est pas la réalité, le théâtre c’est la représention, le jeu, la fiction, et ici le théâtre c’est le fou du roi de la justice, ce qui rend la pièce inattaquable par son statut même.

Bettencourt Boulevard est une œuvre qui traite avec brio de sujets complexes et variés, à travers un fait d’actualité politique, et qui met en scène la tragédie de la famille Bettencourt avec derrière elle, celle de la France du XXe siècle. Cette œuvre politique et poétique a d’ailleurs reçu le Grand Prix de Littérature Dramatique 2015, et la mise en scène de Christian Schiaretti est en ce moment en tournée à Paris et à Reims, réservez vos places !

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