ARTCINÉMA

Une bonne tranche de vie conjugale

A la Colline de Paris, Nicolas Liautard reprend Scènes de la vie conjugale écrite par Ingmar Bergman, poursuivant ainsi sa recherche sur le couple théâtro-cinématographique. En effet ce spectacle vient après Il faut toujours terminer qu’est-ce qu’on a commencé, librement inspiré par Le Mépris de Godard. On suit ici le déchirement lent et passionnel d’un couple de la classe moyenne suédoise, Johan et Marianne. Enfermés dans un amour froid et figé, l’annonce de la liaison de Johan va briser un quotidien morose puis les entraîner dans une chute violente. La sincérité sera mère de bien des sentiments aussi bien pour les personnages que pour le public qui est pris dans un dispositif à la fois voyeuriste et intimiste.

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© Catulle

Liautard dit que Bresson, qui n’aimait pas le théâtre, lui apprend plus sur le théâtre que Bergman. Il apprécie la démarche radical du cinéaste de se détacher de l’art pour mieux en percevoir l’essence, pour plonger dans un chaos créateur à la recherche d’un sentiment vrai. Il faut pénétrer au-delà du voile des apparences, aller au cœur des ténèbres artistiques pour percevoir une lueur de vérité. En effet, car si derrière les apparences tout semble aller pour le meilleur des mondes pour ce couple, on s’aperçoit vite que tout n’est qu’une construction et que chacun étouffe. Le dispositif bifrontal sert cet effet de promiscuité ; la force de ce spectacle est de ne jamais oublier le spectateur et de l’intégrer à son système. Ce couple, comme beaucoup, s’est construit un confort fait d’artifices et de renoncements pour répondre aux codes sociaux, des habitudes qui deviennent du poison au fil des années. Codes sociaux traduits en codes théâtraux, d’un décor chargé on passe peu à peu, au fur et à mesure que les esprits se découvrent, à un dépouillement fatal pour finir au plateau nu. Liautard s’efforce de marquer ces codes, de les repérer et jouer avec afin de symboliser cette vie faite de tromperies. Le spectacle regorge d’idées distanciées mêlant l’humour à l’étrangeté notamment dans ces transitions et changements de décors à vue rythmés par le son des répétitions et commentaires des acteurs sur la scène qu’ils ont joué et celle qu’ils préparent.

Dépouillement qui, on l’a mentionné, permet un jaillissement des sentiments, de plus en plus purs, débarrassés de l’étuve de la société. Ainsi, dans un crescendo de puissance et de violence, ce couple va se déchirer devant nous. L’image d’un ring de boxe m’est parfois venue à l’esprit, chaque scène représentant un cercle de plus à l’Enfer de Dante. Mais ce chaos est source d’émancipation : d’abord pour Johan, c’est finalement Marianne qui se libérera le plus dans un élan féministe. Les personnages sont traversés aussi par des forces joyeuses et comiques contrastant avec les scènes de disputes. L’amour est ainsi fait que l’humour suit souvent la haine. Le texte prend un malin plaisir à souligner un quotidien grotesque dans lequel le spectateur se retrouve et rit avec le spectateur d’en face.

Mais suite à ce dépouillement, que reste-t-il ? Les acteurs. Il faut saluer la performance de Anne Cantineau et Fabrice Pierre qui durant trois heures 50 rient, crient, baisent, boivent et fument avec une justesse remarquable. Il ne reste simplement l’essence de l’art du spectacle, à savoir le mouvement et le mot, le langage et le corps pour poser des réflexions métaphysiques chers à Bergman : qui suis-je ? Puis-je le savoir ? Puis-je tout dire ? Dois-je tout dire ?

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© Catulle

Nous en avons déjà parlé, le dispositif particulier de l’espace place le spectateur dans une position intéressante entre la distance critique, le voyeurisme et une certaine gêne quant à la proximité des uns aux autres. Comme un écho à l’oeuvre de Bergman, le cinéma est toujours présent. Par la tension, on pense parfois à Funny Game de Hanneke mais surtout par la télévision collée au mur diffusant parfois des scènes préenregistrées ou des captations sur le vif avec caméra sur le plateau. Cela crée un système malsain et voyeuriste où chacun s’épie, rappelant les codes de la télé-réalité. Peu à peu, il nous semble que ce couple est une expérimentation sur la vie humaine. Mettons deux humains dans une cage appelée « mariage » et observons. On y lit les indices d’un quotidien qui nous rappelle le notre. Les scènes de sexes en sont assez spécifiques ; avec notre regard extérieur, on constate l’absurdité de ces contorsions, de ces gémissements. Un mouchoir pour s’essuyer les parties intimes nous ramène à notre propre trivialité. Nous rions. Nous rions de les voir si sérieux dans cette grotesque position. Ce sont pourtant les miroirs de nous-mêmes. Suis-je aussi sérieux qu’eux dans la vie ? Que c’est triste… Un illustre inconnu a dit un jour : « on n’est pas sérieux quand on a 17 ans » mais la question est de savoir si nous devons l’être trente ans plus tard.

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