CINÉMA

Star Wars : plaidoirie d’une prélogie

La prélogie Star Wars aura longtemps dû faire face à la vague dévastatrice d’un purisme détracteur qui se vouait alors corps et âme aux premiers films. Il convient, dans un souci de franc-jeu, de se mettre dans une posture de concession : pourquoi donc la prélogie Star Wars a-t-elle traversé les huées des adorateurs de Luke, Han et Leïa ? Ou bien plutôt comment ses détracteurs justifient ces manifestations de haine ? Car tout est justifiable mais un degré de perspicacité est exigé à qui se croit apte à critiquer la prélogie. Grâce à une pioche parmi les innombrables arguments qui visent à stigmatiser les trois films, la recherche a pour but de répondre à la simple question : Que reproche t-on à la prélogie ?

D’abord parce que Star Wars n’est plus un gentil conte manichéen : « La Menace Fantôme » s’ouvre sur une intrigue politique opposant la fédération du commerce à la monarchie constitutionnelle et élective de la ville de Theed sur la planète Naboo. Beaucoup de mots compliqués pour un public encore en train de méditer sur le fameux twist « Je suis ton père » dans « L’Empire contre attaque ». Seulement, Star Wars évolue avec son temps et son scénario s’est toujours adapté au goût du jour : c’est en 1999, à l’aube de l’an 2000, que « La Menace Fantôme » voit le jour. En cette même année, les prières des amateurs du septième art sont exaucées par la sortie du premier volet de la saga Matrix ; un film de science fiction implanté dans un décor complexe et futuriste qui remet directement en question notre vision de la réalité et du rationnel. Pourtant, Star Wars (la trilogie comme la prélogie) s’assume comme une saga sans prétention scénaristique et n’exige en aucun cas l’effort de compréhension que demandait Matrix lors de sa sortie. Là-dessus s’impose l’idée que se sont les plus jeunes qui sont dans l’incapacité de traduire et comprendre ce désordre organisé qui mêle le conseil des Jedi, sorte d’Olympe intergalactique, et la stratégie de pouvoir du chancelier Palpatine. Seulement voilà, les personnes mêmes qui se plaisent à cracher sur l’inaccessibilité du film au grand public sont aussi ceux qui se plaisent à cracher sur le personnage de Jar Jar Binks, l’autochtone drôle, loufoque et pathétique qui retranscrit l’esprit Disney avant même que ceux-ci ne s’emparent des droits. Jar Jar Binks, c’est le personnage qui vient compenser la pensée diplomatique de l’action avec ses galipettes. Un manège sans doute ridicule pour un puriste attaché à l’adorable naïveté des Ewoks, mais un manège qui, toujours, fait rire les plus jeunes avec un procédé éculé.

Jar Jar Binks dans “La Menace Fantôme”  © Lucasfilm

Les Ewoks dans “Le retour du Jedi”   © Lucasfilm

En conséquence, l’argument que la prélogie est « inadaptée » à tous les âges n’est pas vraiment pertinent. Ou bien il ne l’est qu’à moitié. Car là où la première trilogie racontait la quête d’un héros vers la lumière, la prélogie témoigne du déclin d’un autre héros vers les ténèbres. Les épisodes deux et trois relatent le destin beaucoup plus sombre et profond d’un Jedi confronté à l’opposition du bien et du mal. Toutefois George Lucas décide de faire régner dans la prélogie une ambiguïté entre les deux extrêmes : les Jedi sont en désaccord permanent au sein même de leur conseil et les Sith, bien que faire-valoir du mal absolu, s’accordent au moins dans un but commun : l’accès au pouvoir. C’est au centre de cette ambivalence qu’évolue Anakin, personnage binaire et irréfléchi qui voit lentement sa peur devenir colère, colère devenir haine et haine devenir souffrance. C’est pourquoi, au fur et à mesure que le personnage s’approche des ténèbres, les volets de la saga se font de plus en plus sombres et témoignent du réel souci que George Lucas accorde à l’humain causant sa propre perte.

Sans doute l’aurez vous deviné, la prélogie Star Wars est une réelle tragédie. Mais ce n’est pas seulement le destin tragique de son héros qui lui permet d’accéder à ce titre. En effet la prélogie convoque toutes les caractéristiques d’une structure propre à la tragédie : le destin d’Anakin s’apparente à l’idée d’une fatalité, celle d’un héros qui n’a d’autre choix que de devenir le Dark Vador glorifié par les premiers films. De plus, il est au centre d’un grand dilemme cornélien : l’amour qu’il doit vouer à sa femme ou le dévouement qu’il doit vouer à un ordre Jedi qui l’oblige à rompre ces rapports passionnels. Puis, plus simplement, Anakin fait face au dilemme du bien et du mal, le côté clair qui promet sagesse et stabilité ou le côté obscur qui promet force et pouvoir. Dans ce contexte, il sera longtemps reproché à Hayden Christensen, qui interprète Anakin, d’être l’archétype même de l’acteur de studio à travers une fragilité à toute épreuve. Seulement, réflexion s’impose : la fragilité n’est-elle pas un point essentiel du caractère d’Anakin ? Ne doit-il pas côtoyer un état de soumission presque maladif aux yeux d’un spectateur qui ne connaissait qu’un Vador sans états d’âme ? Sur ce point, Hayden Christensen fait en tout point ce qui lui est demandé, à savoir créer chez son public le sentiment justifié d’une frustration provoquée par un Anakin qui mouille encore ses draps. De plus, cette longue transition du côté clair au côté obscur se trouve ponctuée par une histoire d’amour à laquelle on reproche souvent d’avoir plongé la saga dans un bain tiède à l’eau de rose.

Anakin (Jake Lloyd) dans “La menace Fantôme”    © Lucasfilm

Anakin (Hayden Christensen) dans “L’attaque des Clones” © Lucasfilm

Néanmoins la prélogie se devait d’élucider les motivations d’un méchant dépourvu d’humanité tel que Dark Vador pour qu’il se retourne finalement contre l’empereur Palpatine et mette fin à ses jours. A défaut de n’avoir pu sauver sa femme, Anakin aura sauvé un fils et finalement trouvé sa rédemption. Pour donner sens à la première trilogie, George Lucas se devait donc de centrer sa prélogie sur le caractère humain de ses personnages et, par défaut, de nous faire part d’une longue histoire de tourments et d’amour.

Anakin (Hayden Christensen) dans “La Revanche des Sith” © Lucasfilm

Dark Vador à la fin de "La Revanche des Sith" © D.R.

Dark Vador à la fin de “La Revanche des Sith” © Lucasfilm

En fin de compte, la prélogie aura su s’adapter aux nouvelles générations. Ainsi Star Wars 1,2 et 3 ne pouvaient faire abstraction d’un style numérique essentiel à la modernisation des effets spéciaux. Sans doute George Lucas a-t-il dû se séparer d’une combinaison magique de créativité et d’artisanat dans son décor, mais là-dessus une question se pose : qu’aurait donné un épisode de Star Wars sorti en 1999 avec les mêmes effets spéciaux que celui sorti en 1977 ? Un film qui, quoi qu’il en soit, aurait connu les clameurs du jeune public auquel il était destiné. En revanche, s’il est un crime que l’on peut reprocher à George Lucas, c’est d’avoir modifié la première trilogie en 2004 pour l’agrémenter de quelques effets numériques. Un crime qui, lui, mérite le titre d’infanticide propagé par les fans. Mais il n’est pas concevable de reprocher à une réalisation telle que la prélogie d’avoir voulu appartenir à son temps. Il est donc capital que les accusations des puristes touchent à leur fin pour laisser enfin le jeune public profiter et s’exprimer librement.

Auteur·rice

Lycéen grenoblois; Dans la pratique la musique depuis tout petit mais voue aussi une réelle passion au septième art. Pour me joindre : nicolas.cury@orange.fr

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