CINÉMA

Bang Gang, big bide et pétards mouillés

Alors qu’un morceau intense de White Sea masque le chant des oiseaux,  la caméra nous offre le point de vue d’un personnage qu’on ne connaît pas. Il regarde un chemin, depuis la fenêtre du premier étage. Soudain, une jeune femme surgit nue, courant sur les graviers. Toujours à travers ses yeux, nous découvrons une maison pleine à craquer ; deux filles s’embrassent sur le rebord de la fenêtre à droite, d’autres font l’amour sur un canapé. Ceux qui restent filment. Bienvenue aux « Bang Gang », des soirées où des jeunes de 16 ans boivent, fument et se touchent en cadence. Le film Bang Gang, une histoire d’amour moderne d’Eva Husson, s’ouvre sur cette séquence et retrace ensuite le chemin plus ennuyeux que sinueux pour y parvenir.

Ces soirées, où l’amour, la liberté et l’eau fraîche de la piscine cohabitent soi-disant, sont de l’initiative de quatre adolescents âgés de seize ans : Alex, George, Laetitia et Nikita. Pour la faire courte, George tombe légèrement amoureuse d’Alex, un genre de brun plutôt indélicat. Ils couchent ensemble et au plus grand malheur d’Alex, George le rappelle. Quelques jours plus tard, à une soirée, alors qu’Alex (oui, le même) est en train de filmer le dépucelage de Laetitia – meilleure amie de George – auquel il participe exclusivement, George lance un jeu dans le salon, une sorte d’action-vérité où « il n’y a que de l’action ». En dehors d’une fille dans le groupe qui décide que ce n’est pas pour elle, les tensions que peuvent amener ce genre de jeu sont vite expédiées : place à la nudité et au sexe à la vue de tous. A l’issue de la soirée, Nikita et Alex décident de créer un profil « Playtime », sorte d’Instagram inventé pour le film afin d’éviter tout problème de droits. Ce profil prendra le doux nom de « Bang Gang » et sera destiné à la deuxième activité préférée – après le sexe – de ces jeunes éphèbes : la représentation de leur vie sexuelle.

L’hameçon scénaristique de la première séquence promettait beaucoup de choses, un véritable terreau pour l’imagination. Les questions fusent : comment en sont-ils arrivés à une soirée pareille ? Quels conflits suppose-t-elle ? Qui organise ça ? Pourquoi ? Est-ce ouvert à tout le monde ? Seront-ils détruits ? Le secret sera-t-il lourd à porter ? Quelles conséquences ces soirées peuvent-elles avoir ? Eva Husson décide, dans son film, d’expédier les tensions et problèmes auxquels les Bang Gang donnaient naissance. Ne sachant pas non plus se positionner entre le clip, l’image psychédélique et le cinéma, elle signe un film quasi-insipide et en dehors de toute réalité.

Chairs anorgasmiques

Ces sortes de soirées échangistes légèrement précoces auraient pu amener des situations conflictuelles hallucinantes. Mais lorsque George découvre que Laetitia a couché avec Alex, elle prend son skate et rentre chez elle ; sur le chemin, elle décide de l’appeler et de l’engueuler. Faussement énervée, elle la traite de tous les noms. Aucune rage dans ses mots, aucune tripes. Son impassibilité est insupportable. Le lendemain, tout semble réglé comme un doliprane peut régler un mal de crâne.

© Borsalino Productions/Ad Vitam

© Borsalino Productions/Ad Vitam

Les participants aux soirées ne doutent jamais non plus de leurs actes, ne font jamais face à un groupe un peu réactionnaire au lycée, à un ami proche controversé ; en dehors de la fille qui refuse les soirées citée plus haut, la seule figure du doute est incarnée par Gabriel et débarque en Superman à la fin du film, sauvant George des Bang Gang, parce que lui, vous comprenez, il l’aime vraiment. A vouloir à tout prix éviter de moraliser sa propre histoire, Eva Husson désincarne complètement ses personnages : plus d’amour ni de haine dans ces chairs tristes.

Plan(s) à trois, trois types de plan

Ces personnages tristes auraient pu largement être pardonnés si Eva Husson nous avait offert une œuvre fantasmatique, onirique : à notre plus grand malheur, elle navigue à tâtons, sans jamais vraiment se positionner. L’énergie présente dans l’ouverture du film disparaît trop vite. Laissant la caresse en point de vue subjectif de sa séquence d’ouverture aux oubliettes, le film se contente ensuite de plans très classiques où l’efficacité narrative justifie presque l’ensemble des points de montage. Quand Gabriel se déplace à vélo, ses mains sont d’abord montrées, puis son corps, puis ce qu’il regarde. Cette boucle, facile et ennuyeuse, est reprise plusieurs fois dans le film, lui donnant une allure routinière.

© Disney

© Disney

Les moments d’amour, eux, ont le droit à une image jaune dorée, qu’on peut découvrir sur l’affiche : quand George et Gabriel fuient leur passé en allant à Berlin à la fin du film, le soleil couchant s’ajoute à la romance. Là, on s’attendrait presque à l’apparition du Roi Lion et au retentissement du fameux morceau L’histoire de la vie. Alors qu’on croyait qu’il n’y avait plus d’espoir, le générique se dévoile avec un dernier plan, complètement psychédélique, où l’ensemble des personnages coure sur un chemin de campagne, éclairé d’une lumière rose : génial, mais pourquoi un seul plan comme celui-ci ?

200 000 vues

Ce film, en déshumanisant presque ses personnages et en ne se présentant pas en manifeste esthétique, pose un véritable problème de responsabilité. Un problème d’ailleurs très paradoxal, quand on voit qu’une des grandes dimensions de son sujet est la représentation de soi par l’image. Les personnages du film se filment tout le temps mais aussi se regardent et regardent les autres : ils jugent et se jugent, prennent pour modèle les autres, ou non.

bang gang 3

© Borsalino Productions/Ad Vitam

Le film sera vu, peut-être pas autant liké et partagé qu’une vidéo youtube mais il existera dans les yeux et les esprits d’au moins plusieurs centaines de milliers de personnes, d’autant plus que son titre et son affiche s’avèrent très accrocheurs. Et Eva Husson aura beau crier haut et fort que ce n’est pas le portrait de la jeunesse ou d’une génération, peut-être que certains réduiront – encore – les jeunesses à une « génération selfie » sans cœur au simple visionnage du film : la simple évocation d’un succès du film devient insupportable.

Bang Gang, une histoire d’amour moderne promettait de l’excitation et de l’énergie, il fait l’effet d’un quatorze juillet sous la pluie. Un film à déconstruire, coûte que coûte pour que les titres tels que « Bang Gang : ados et sexe, leurs nouveaux jeux interdits » ne fassent pas mouche.

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