LITTÉRATURE

Mais qui a volé le corps de Jésus ?

Les thèmes du divin et de la religion sont récurrents dans l’œuvre d’Eric-Emmanuel Schmitt. On peut penser notamment à Oscar et la dame rose, où Oscar écrit directement à Dieu, ou encore à son dernier livre, La nuit de Feu, qui retrace une expérience mystique que l’auteur à lui-même vécu. L’évangile selon Pilate, sorti en 2000, ne déroge pas à la règle.

Ce roman retrace la vie de Jésus-Christ et décrit les réactions du peuple juif et romain après sa mort. Il est composé de deux parties bien distinctes : l’une dépeint la situation du point de vue de Jésus lui-même, l’autre expose l’enquête que mène Ponce Pilate après la mort de celui-ci, enquête qui le pousse à se demander qui à bien pu voler le corps de Jésus pour faire croire à sa résurrection.

L’originalité de cette « biographie améliorée » réside justement dans ces deux points de vue qui s’opposent et se complètent. Jésus y est représenté en homme ordinaire à qui il arrive des choses extraordinaires, un homme avec ses doutes et ses incertitudes, presque dépassé par les évènements, entraîné par son destin. Pilate, lui, est décrit comme un préfet romain droit et rationnel, qui se rapproche presque plus des valeurs de la république française actuelle que de celles de Rome, un athée, imprégné de positivisme, qui tente de tout expliquer de façon logique. On est bien loin de la vision négative que la tradition chrétienne lui donne habituellement. Que l’on soit plutôt religieux ou que l’on refuse de croire à une entité supérieure, et plus précisément à la doctrine catholique, ce livre nous permet de nous identifier à l’un des deux protagonistes de l’histoire. D’ailleurs, ces deux visions du monde semblent en vérité tout aussi emblématiques des conflits qui traversent notre société actuelle que de ceux qui avaient lieu dans la Judée de l’an 0. L’écriture moderne d’Eric-Emmanuel Schmitt le confirme. Un vocabulaire parfois anachronique se mêle à des tournures de phrases qui parodient les écrits religieux du Nouveau Testament et le style épistolaire romain des magistrats sous le règne de Tibère. Spécialiste du mélange des genres, l’auteur reprend ici cette technique avec brio pour faire passer ses idées sur la religion. Ainsi, grâce au style littéraire, aux deux narrateurs de l’histoire et à la subjectivité de l’écriture, l’auteur exprime ici sa grande thèse : nous sommes tous agnostiques. Certains croient que Dieu existe, d’autres pensent qu’il n’y a rien qui ne puisse être expliqué rationnellement. Personne ne sait véritablement de quoi il en retourne. On croit, on ne sait pas.

Cet ouvrage nous offre également une approche ludique de la spiritualité. En reprenant les codes du polar, Eric-Emmanuel Schmitt revient sur de grands évènements bibliques, de manière décalée. Pour ceux qui n’ont jamais lu le Nouveau Testament, L’évangile selon Pilate donne l’occasion de s’approprier une culture que l’on retrouve dans une grande partie de la littérature française. Cela permet la découverte des nombreuses références judéo-chrétiennes dont les classiques littéraires sont truffés, mais aussi de passer un bon moment à la découverte d’un polar original. Pour les autres, ce roman ouvre les portes d’une vision subjective de l’Histoire, celle des narrateurs, et offre une réflexion profonde sur le thème de la religion et de la foi.

Les grands mystères du passé y sont décrits de manière à montrer que les problématiques qu’ils soulèvent sont encore d’actualité. Et c’est cela qui est intéressant !

Auteur·rice

Grande voyageuse (en devenir). Passionnée par la littérature et les langues étrangères. Dévoreuse de chocolat. Amoureuse éperdue de la vie et de la bonne bouffe. "Don't let the seeds stop you from enjoying the watermelon"

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