ART

Frivolités dans le boudoir

« Je peindrais avec mon cul ! ». Provocant, Jean-Honoré Fragonard, s’échauffe devant l’apparente incompréhension de certains de ses contemporains. Ses détracteurs condamneront en effet ses toiles licencieuses, charnelles et suggestives, et dont la facture s’autorise le lyrisme des couleurs vives et l’audace de la matière ; mais la postérité verra en lui l’étoffe d’un peintre majeur du XVIIIème siècle. Né en 1732, « Frago », comme il se plaisait à s’appeler, fait l’objet d’une exposition fraîchement ouverte au Musée du Luxembourg, transformé pour l’occasion en un boudoir intime. Maze s’y est rendu, à pas feutrés sur le velours mauve et gris, à la faveur de l’obscurité.

Depuis ses débuts de jeune peintre jusqu’au crépuscule de son Œuvre, l’exposition semble, dès l’entrée, vouloir retracer avec une précision quasi biographique la carrière de Fragonard. Encore adolescent, il apprend les règles de son art dans l’atelier de François Boucher, chef de file du Rococo, qui deviendra son maître et ami. C’est là qu’il fait ses premières armes, reproduisant dans ses toiles l’idéal d’un amour galant, hérité de la préciosité et de la convention du Grand Siècle. S’inspirant de ces valeurs et de l’intrigue de l’Astrée, roman d’Honoré d’Urfé qui narre les « galanteries » de bergers pudiques, Fragonard réalise ses premières toiles amoureuses, un genre tout nouveau pour lui. Éduqué à la peinture d’Histoire et au paysage, c’est pourtant dans cette iconographie qu’il excellera, réalisant des chefs d’œuvre de l’amour en peinture, principalement à l’honneur dans l’exposition. En témoignent ses premières toiles amoureuses, d’où se dégage un sentiment doux et exaltant d’amours émouvantes et fragiles, contrebalancé par le frisson érotique.

Escarpolette

Jean-Honoré Fragonard, Les Hasards Heureux de l’Escarpolette, 1767.

Dans le Hasard heureux de l’escarpolette, une jeune fille sur une balançoire tend ses jambes avec sensualité, et fait virevolter les dentelles de sa robe dans le vent, dans un drapé impressionnant de virtuosité. Car même s’il est encore jeune, Frago témoigne d’une grande maîtrise stylistique, rend les drapés et le mouvement admirablement et offre une composition en tension, où toute la force du tableau semble canalisée vers la jambe, puis le soulier qui s’envole gracieusement. Mais ce geste n’est pas innocent, car derrière la jeune fille, dans l’obscurité des buissons, se cache un ecclésiastique qui se rince l’œil, et qui n’est autre que le commanditaire de l’œuvre. De même, les premières scènes de jeux galants tels les parties du Jeu de Colin-Maillard, propices à un érotisme sous-jacent, animent ses compositions. Les personnages jouent innocemment, on cherche à se reconnaître par le toucher et l’exploration des contours du visage, comme mis à nu par le bandeau qui recouvre nos yeux. L’habileté de l’exposition est aussi de nous remettre, quasi inconsciemment, dans l’esprit du XVIIIème siècle. On se surprend à des commentaires précieux, on déambule entre les toiles qui piquent notre esprit d’une excitation curieuse, l’œil vif et le souffle accéléré, on rit, on s’étonne et on s’offusque avec joie, presque au bord de la pâmoison (presque, ne vous emballez pas). Les premières touches de couleur plus osées attirent l’œil amusé : un rouge rosé vient animer les joues féminines fendues d’un demi-sourire complice du Billet Doux, les lèvres sont charnelles et les doigts délicats. Cet éclat charnel et franc caractérise Fragonard dès ses débuts, et l’accompagnera dans toute sa peinture.

Le Baiser Volé - Fragonard

Jean-Honoré Fragonard, Le Baiser à la dérobée, 1786.

À la galanterie première succède bientôt le libertinisme plus prononcé, exposé à travers les toiles inspirées de son maître Boucher, qui dépeint en une série des scènes d’amour mythologiques. Sujettes à un ravissement interdit des élites, qui s’adonnent à un plaisir charnel totalement dénu(d)é du sentiment amoureux, elles sont adorées autant que décriées. Fragonard réalise des décors de salons de l’aristocratie où le plaisir des sens est mis en avant. On ressent avec surprise devant ces toiles une exaltation vibrante, intense et irrépressible, un frisson électrique nous parcourt et met nos sens en éveil.

Par la suite, Frago semble radicaliser son propos par l’exploration d’une imagerie de plus en plus érotique, parfois sans détour, et en tout cas licencieuse. Ses personnages affichent leur atours, inspirés du genre poissard et de ses scènes rustiques, prisés au milieu du XVIIIème. Le peintre n’hésite pas à représenter ses sujets nus et de façon ouvertement érotiques voire pornographiques. Mais à la différence de ses contemporains, Fragonard se défend de tout mépris vis-à-vis de ces amours crues, qui ne suscitent qu’un délicieux sentiment d’interdit à leur vision, le souffle grisant de la réprobation morale.

Là encore, Fragonard prend le parti de la couleur comme de la matière ; et laisse transparaître un soin tout particulier accordé aux chairs, aux visages, au corps qui prennent vie sous ses coups de pinceau vifs. Les ombres et leurs modelés sont sensibles, la peau semble d’une douceur fragile, tiède et accueillante. Les pointes de couleur vives rehaussent les visages d’une lueur émue et troublante, et leur confèrent un réel accentué. Là entrent en jeu les effets de matière, que Frago met à l’honneur lorsque s’affirme sa peinture. À travers une facture légèrement moins précise, il ose la matière par des coups de pinceau empâtés qui rythment sa peinture et en aplanissent les contours. Ces « tartouillis » comme s’en moquent certains, trahissent une pratique inspirée et effusive, qui illustre l’enthousiasme de la création artistique et la fébrilité de l’érotisme amoureux. Bien loin d’une simple représentation de scènes grossièrement réduites à une grivoiserie banale, Fragonard la prend comme prétexte afin de peindre des corps, des corps beaux et sincères par leur nudité, et des relations franches et émouvantes. La peinture transcende le sujet formel du tableau et lui donne toute sa contenance, toute sa valeur esthétique.

On frissonne d’émotion devant Le Baiser, tableau étonnant par ses dimensions comme par le point de vue adopté, mettant le spectateur au plus près des deux têtes d’un jeune couple enlacé. La douceur confiante de leur étreinte, le sourire léger de la femme accueillant son amant au creux de son cou, la chaleur et la beauté qui émanent de cette toile : tout ébranle la sensibilité du spectateur qui s’en retrouve mi-fasciné et mi-attendri. Le pouvoir des toiles de Fragonard, c’est aussi de dialoguer avec le spectateur au travers de son expérience ; au contact de l’œuvre ressurgissent sans prévenir des images de notre vécu, le tableau s’anime grâce aux histoires qu’on y brode.

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Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou, 1779.

L’exposition illustre bien les deux faces de la peinture de Frago, qui oscille entre la sensibilité amoureuse et la grivoiserie charnelle du libertinage. Le peintre s’y complait, car au XVIIIème triomphent la littérature et l’imagerie licencieuses, sortes d’idoles secrètes du siècle. On se cache pour lire Les Liaisons Dangereuses, on se réfugie dans le boudoir pour contempler les estampes pornographiques échangées sous le manteau, quand on ne se rend pas carrément rue Saint-Sauveur pour louer les services des prostituées. Boucher se complaît dans ce style, réalise des décors de boudoirs et entraîne son élève dans le vice. Fragonard peint des toiles et des estampes sur commande, pour exalter les sens et les fantasmes de ses clients. Il s’encanaillera même dans l’illustration d’ouvrages interdits, témoins de la littérature licencieuse du siècle. Il reviendra à son style à la croisée de l’érotisme suggéré et du détachement galant lorsqu’il rencontre Watteau, lui qui avait inventé le genre de la Fête Galante. L’Île d’Amour nous transporte par sa représentation d’une nature majestueuse, puissante et qui devient presque un personnage à part entière, tant les hommes y semblent des lilliputiens, aventuriers dans un sanctuaire. La lumière rasante de la fin du jour sublime la scène qui prend feu d’un éclat orangé à couper le souffle. Fragonard nous prouve qu’il sait être, au delà d’un peintre de l’amour et des corps, un artisan du sentiment, qui peut émouvoir esthétiquement autant que par ses sujets. Une émotion qui perdure au travers des siècles. Bien joué, Frago.

Retraçant quarante années d’une carrière prolifique et passionnée, l’exposition en tant que telle fait bien vite oublier le prix du billet, qui, même en tarif étudiant, culmine à…7,50€. Mais qu’importe, la nourriture spirituelle ne calme certainement pas les fringales, mais elle alimente l’esprit, le revigore, et donne de l’entrain ; tant de choses capitales en ces rudes temps de rentrée. Alors oui, allez vous rincer l’œil avec Fragonard, on vous le recommande.

Au Musée du Luxembourg, Paris, jusqu’au 24 janvier 2016.

Ouverture tous les jours, de 10h à 19h, nocturnes les lundis et les vendredis jusqu’à 21h30.

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