LITTÉRATURE

Il était une foi(s), avec Eric-Emmanuel Schmitt

A l’occasion de son nouveau livre La nuit de feu, dans lequel il partage son expérience mystique lors d’un voyage dans le désert, Éric-Emmanuel Schmitt a tenu une conférence à l’Auditorium de Lyon ce mercredi 11 novembre. Retour sur une conférence animée par la joie, la légèreté et l’humour.

« Qu’est ce que je vous chante ? » Première apparition d’Éric-Emmanuel Schmitt qui annonce la couleur : c’est un homme plein de vie, de joie et de légèreté même (et surtout) lorsqu’il s’agit de parler des sujets les plus complexes tels que l’expérience mystique, la religion, la vie et la mort.

La Nuit de feu – Éric-Emmanuel Schmitt  ©Albin Michel

La nuit de feu

Le titre de son nouveau roman fait référence au philosophe Pascal, fervent croyant en Dieu. Pendant une période, celui-ci avait perdu la foi et la retrouve, une nuit lors d’une expérience mystique (C’est-à-dire une expérience spirituelle en contact ou communication avec une réalité transcendante).

Éric-Emmanuel Schmitt nous raconte : « Suite à cela, il écrit une phrase sur un papier qu’il va garder toute sa vie sur lui, cousu dans la doublure de son manteau. Lorsqu’il meurt on retrouve ce papier ou il y était écrit « Nuit de feu ». […] Le feu renvoie à la nuit mystique, parce qu’il y a la nuit mais aussi la lumière, et c’est tout l’aspect paradoxal d’une nuit mystique. »

Alors qu’il a déjà écrit une quarantaine de volumes, c’est le premier où il choisit d’utiliser le pronom « Je ». Il  nous explique ce choix : « Quand on dit « je » on commence à mentir, on invente un personnage. Moi je prends les masques des personnages pour raconter la vie. […] Si j’ai choisi d’utiliser le « je » dans ce livre, c’est pour donner du poids à l’histoire, un poids de réalité. »

Son expérience du désert

Alors âgé de 28 ans, Éric-Emmanuel Schmitt signe un contrat de scénariste pour tourner un film sur Charles de Foucauld et se lance sur les traces de ce missionnaire converti à la religion chrétienne et parti vivre dans une population touareg d’Algérie. Il participe à un voyage de dix jours dans le désert. Il nous raconte :

« Quand on part dans le désert, on sait qu’on a rendez-vous avec l’essentiel. […] Soit on en revient déprimé soit on en revient enthousiasmé, mais on en revient pas comme on est venu. L’expérience du désert c’est quitter le moi qui habite dans un univers d’objets. C’est n’être plus qu’un corps dans la nature, une nature hostile. C’est quitter le moi socialisé, et vraiment larguer les amarres. Plus qu’une expérience physique, c’est une expérience métaphysique. C’est partir à la rencontre de son moi déshabillé de ses oripeaux sociaux et objectifs. […] C’est aussi faire l’épreuve de plusieurs infinis. L’infini du ciel, sans pollution lumineuse, où on a l’impression qu’on pourrait cueillir les étoiles comme des pommes. L’infini de la terre et surtout l’infini du silence, qui nous est inconnu. C’est un rendez-vous avec un dépaysement. Il ne faut pas avoir peur de ce qui fait peur.[…] C’est aussi entendre son propre corps, se sentir à la fois vivant et fragile. C’est ce que les romantiques appellent le sublime. Se sentir petit, écrasé et vulnérable. »

L’expérience mystique

Tout au long de la conférence, Éric-Emmanuel se réfère à Pascal. Tout comme lui, c’est le fait qu’il ait frôlé la mort qui a déclenché ce phénomène mystique. Pendant le voyage, le groupe se retrouve un jour au pied d’une montagne pour bivouaquer. Une partie du groupe, dont fait partie l’auteur, se sépare du reste et décide de grimper au sommet pour admirer la vue. Au moment de redescendre Éric-Emmanuel Schmitt se lance devant, seul. Récit :

« Je commence à dévaler la montagne sans aucun sens de l’orientation. J’avais ce sentiment de joie qu’on ressent quand on est bien dans son corps, mon cerveau était dans mes cuisses et mes cuisses étaient contentes. En arrivant en bas de la montagne je vois le rocher derrière lequel se trouve le bivouac, je le contourne mais pas de bivouac ! Et pareil pour tous les autres rochers alentours. Je me rends compte que je me suis perdu. » Or les nuits de février dans le désert sont glaciales et il n’a quasiment plus d’eau.

 « Je pense qu’il faut passer par le désarroi et la peur pour que quelque chose arrive. Il faut reconnaitre sa faiblesse. Il faut arrêter de vouloir dominer ses pensées, tout maitriser et contrôler. C’est ca qui est resté dans le sable ce soir la, cet intellectuel qui voulait tout contrôler et maitriser. » Comme il l’explique, dans son livre c’est un passage du récit ou il a pris une attention particulière, où tous les mots sont pesés entourés de silence.

« Un autre corps se détache du mien, qui est appelé par une force, quelque chose de puissant. Il va se détacher du temps, de l’espace et va à la rencontre de cette force qui l’appelle. Il y a un sentiment de bien être et d’harmonie qui se fond dans cette force (comme s’il fondait dans du feu). Lorsque la force redépose ce corps dans le sable, quelque chose a changé. Il y a une lumière, une trace. L’épreuve de la transcendance laisse une trace. »

Cette expérience fut une révolution pour lui, en tant que philosophe il explique son bouleversement :

« A partir de ce moment là j’ai changé de philosophie. Tout a un sens et tout est justifié. Je suis passé de la philosophie de l’absurde à la philosophie du mystère. La philosophie de l’absurde c’est de se dire : je ne comprends pas, c’est injustifié donc ça n’a pas de sens. […]Maintenant l’absurde c’est les limites de mon esprit. »

Le lendemain il se rend compte qu’il était du mauvais côté de la montagne, il retrouve le groupe en rebroussant chemin.

Témoigner ce n’est pas chercher à convertir

Son livre ne cherche pas à convaincre les lecteurs de l’existence de Dieu et c’est plutôt l’humilité qui est à l’œuvre dans l’ensemble du roman. En effet pour Éric-Emmanuel Schmitt croire ce n’est pas savoir, « croire c’est une façon d’habiter l’ignorance. […]Pour moi dieu est une question posée à tout Homme et à laquelle chacun à sa propre réponse ».

Ce roman est une manière de répondre à la figure grimaçante de la foi qui est donnée dans les médias. Aujourd’hui, la vision que l’on a de la religion est faussée par le mise en avant d’actes extrémistes et terroristes. Mais M. Schmitt, explique son point de vue, tout en pesant ses mots, avec une justesse et une simplicité incroyable : « Le socle commun de tous les hommes c’est de ne pas savoir, nous sommes frères dans l’ignorance. Et c’est au nom de cette ignorance que l’on doit être tolérant. Sinon on ne peut pas vivre ensemble. Le problème commence quand quelqu’un dit « Je sais » […] Une vérité qu’on voudrait imposer n’est pas une vérité, sinon elle s’imposerait d’elle-même. »

Cette expérience mystique racontée dans ce livre n’est pas un contact avec un certain dieu, avant d’être une expérience religieuse, c’est une expérience spirituelle. Éric-Emmanuel Schmitt se justifie : « Comme le dit si bien Bergson, il y a un noyau de feu, « l’expérience mystique » qui fonde les religions. Chaque religion c’est un bout de refroidissement de ce noyau. » Et pour lui, qu’il s’agisse du dieu de Mahomet ou de Moïse, le feu est le même, c’est cela que l’on ressent.

C’est dans ce roman qu’Éric-Emmanuel Schmitt partage, vingt-sept ans après les faits, son expérience du désert. Il parle avec la générosité de celui qui ne cherche pas à convaincre de son expérience, et avec l’humilité d’un enfant qui accepte que certaines choses restent à l’état de question, sans réponses. Son nouveau roman La nuit de feu, est le premier qui se rapproche d’une autobiographie même si, on le sent, derrière chacune de ses œuvres se cachaient un peu de ses interrogations, de ses angoisses et de sa sensibilité. L’auteur de Oscar et la dame rose, n’était pas seulement venu partager avec nous le lancement de son dernier roman, il était venu nous parler de la vie, avec légèreté, simplicité et humour.

 

Auteur·rice

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