SOCIÉTÉ

Séisme dans la péninsule ibérique ?

Le 27 septembre dernier ont eu lieu les élections régionales en Catalogne. Les indépendantistes ont remporté la majorité absolue des sièges et la participation était bien au rendez-vous. Peut-on pour autant parler de victoire des indépendantistes ? Quels sont les nouveaux enjeux qui se posent et vers où la Catalogne se dirige-t-elle ?

Un historique du catalanisme

Le catalanisme apparaît au XIVème siècle. Le mouvement d’abord embryonnaire, s’apparente alors à du régionalisme. Mais c’est au XXème siècle que se développe le nationalisme catalan. En 1932 est créé la Generalitat, un gouvernement catalan. Etouffée sous Franco, la Generalitat revoit le jour en 1977. En 2005 est approuvé par le gouvernement catalan un projet d’autonomie. En 2010, le tribunal constitutionnel de Madrid rejette un texte reconnaissant l’existence de la « nation » catalane. En protestation, un million de personnes défile dans les rues de Barcelone.

La Diada, fête nationale catalane est peu à peu devenue le jour de rassemblement des indépendantistes. L’indépendantisme catalan est profondément lié aux différences culturelles et historiques. La langue, le drapeau et les coutumes des Catalans sont des marqueurs culturels importants et symboliques, largement utilisés – voire instrumentalisés – par les souverainistes. Pendant la guerre civile, Barcelone était le cœur du mouvement antifranquiste et des stigmates persistent jusqu’à nos jours. Cependant la récente renaissance du mouvement pro-indépendance trouve son origine dans plusieurs domaines, pas nécessairement culturels ou historiques.

 

Les problèmes actuels

La Catalogne c’est aujourd’hui 16 % de la population espagnole et 19 % du PIB du pays. La crise économique de 2009 a frappé l’Espagne plus violemment que la majorité des autres pays européens. Le taux de chômage et les difficultés qui ont suivies ainsi que les scandales de corruption ont terni l’image de Madrid et de l’exécutif espagnol de façon plus générale. Ajouté à cela le problème de la balance fiscale (le gouvernement central prend plus du territoire catalan qu’il ne lui rend) et l’argument économique devient un élément majeur de la rhétorique des pro-indépendances. Les Catalans ressentent de l’injustice et surtout du mépris de la part du reste de l’Espagne, et les discours présentant l’indépendance comme une solution pragmatique à tous ces problèmes se multiplient.

 

Des interprétations des résultats divergentes

Sur le papier, il s’agissait simplement de renouveler le parlement et l’exécutif régional. Mais ces élections régionales ont peu à peu été transformées par les partis souverainistes en un referendum informel. Le taux de participation était de 77 %. Les indépendantistes ont remporté la majorité absolue des sièges, fixée à 68 députés. On distingue 62 députés du parti Junts Pel Si (union de la droite Convergencia democratica de Catalunya et de la gauche Esquerra Republicana de Catalunya) et 10 députés du CUP (gauche radicale). Artur Mas, le président sortant, devrait donc conduire un gouvernement intégré par les indépendantistes de droite et de gauche qui ont rejoint Junts Pel Si. Leur programme commun est d’aboutir sur la déclaration d’indépendance au bout de 18 mois. Mais Junts Pel Si doit convaincre le CUP de l’appuyer, or le parti d’extrême gauche est anticapitaliste, prône une sortie de l’UE et refuse Mas à la tête du gouvernement régional. Les limites de ces résultats apparaissent donc déjà : des divisions au sein des Catalans et des indépendantistes. Cependant c’est un score historique avec un taux de participation historique ; on peut parler de semi-victoire pour les souverainistes, et il reste un long chemin pour atteindre l’indépendance.

 

Vers quel avenir ?

Si la Catalogne se déclarait effectivement indépendante en 2017 sans accord de l’Espagne, ferait-elle partie de l’Union Européenne ? De la zone euro ? La décision reviendrait aux 28 pays membres mais ces derniers pourraient refuser de se confronter au problème pour ne pas envenimer leurs relations avec Madrid. L’ONU reconnaitrait-elle l’indépendance de la Catalogne ? Le conservateur Mariano Rajoy à la tête de l’exécutif espagnol a appelé la « majorité silencieuse » à ne pas laisser une poignée d’indépendantistes prendre le contrôle. Il a reçu les soutiens de Barack Obama, Angela Merkel et David Cameron. Et une autre question, tout aussi importante et culturelle : où jouerait le Barça ?

 

Rencontres croisées

Clara

Clara a 18 ans et est étudiante en première année au campus euro-américain de Sciences Po. Elle est de nationalité espagnole, d’origine catalane et vient de Barcelone.

Est-ce que tu te sens plus espagnole ou plus catalane ? Pourquoi ?

C’est une question qu’on te pose toute le temps quand t’es catalan. Mais je ne pense pas que les deux soient mutuellement exclusifs. Il y a de nombreux aspects du style de vie et de la culture catalane auxquels je m’identifie beaucoup mais je ne crois pas que se sentir catalan exclut le sentiment d’être espagnol car je m’identifie à certaines choses des deux cultures.

Qu’est-ce qui impulse la volonté d’indépendance d’une partie des catalans selon toi ? Des motifs historiques et culturels ou bien d’ordre économique ?

Il existe une vision très valide à propos de la légitimité de la nation catalane d’être indépendante mais je pense que nos dirigeants actuels ont essayé de présenter l’indépendance catalane comme une solution pour tous nos problèmes. Ils ont fait croire à des gens très naïfs que si nous devenions indépendants, tous nos problèmes seraient réglés, or ce n’est pas réellement le cas. Ils ont transformé une problématique d’identité en une problématique économique et ils essaient de mêler autant de problématiques que possible pour simplement rassembler le plus de gens possible.

Quelle importance revêt la question de la langue ?

Pour moi, personnellement, c’est très important. Comme je l’ai dit je ne suis pas contre la culture catalane du tout. Ma langue maternelle est le catalan, je parle catalan et non espagnol chez moi. Mais je pense que l’éducation devrait être prodiguée dans les deux langues officielles. Je comprends que pour les étrangers c’est plus simple et plus utile d’apprendre l’espagnol en premier, au lieu de catalan mais je crois pas en la ségrégation des étudiants selon les langues ou identifier les écoles selon les langues dans lesquelles elles enseignent.

Pourquoi es-tu contre l’indépendance de la Catalogne ? Que penses-tu d’un statut particulier ?

Je ne soutiens aucun type de changement important dans les relations entre la Catalogne et l’Espagne. Je pense que le problème dont tout le monde se plaint à propos de « nous recevons beaucoup moins d’argent que nous n’en donnons etc », est un problème important qui a besoin d’être géré mais dans un état comme l’Espagne, c’est comme ça que ça marche et il faudrait une collaboration de l’ensemble du peuple espagnol pour changer la constitution et le fonctionnement de l’Etat. Je ne crois pas que toutes ces déclarations unilatérales et insensées faites par nos dirigeants devraient avoir aucun type d’influence sur le fonctionnement de notre pays.

Je ne suis pour aucun changement du tout. Mais si par exemple un plan fédéraliste devait être proposé, je serai en faveur de ce plan juste pour calmer toute l’agitation qui tient lieu maintenant car je pense que ça va être très difficile à calmer et je préfèrerais un état fédéral qu’une indépendance totale qui serait un désastre.

Comment interprètes-tu les résultats des élections ? Peut-on parler de victoire ?

Et bien, il y a beaucoup de manipulation qui se déroule avec des gens qui débattent si certains partis sont pro-indépendance ou non. Je pense que la majorité indépendantiste a gagné. Mais cela ne veut rien dire. Ce n’est pas parce que la majorité dans notre parlement est pour l’indépendance que quelque chose va arriver, que ce qu’ils feront sera légal, comme le précédent « referendum » si on peut l’appeler comme ça qui n’était pas légitime. Leurs décisions ne seront pas légitimes à moins qu’elles soient légalement reconnues.

Quel est le scénario idéal pour le futur selon toi ?

Ce serait de changer tous nos dirigeants ! Ils lavent le cerveau de tellement de gens. L’opinion que la Catalogne mérite d’être indépendante est très légitime mais les raisons pour lesquelles ces gens poussent à l’indépendance sont complètement illégitimes et ne devraient pas être soutenues. Je veux dire qu’ils profitent de gens qui ne savent pas tout, qui veulent désespérément du changement et on leur met ça devant la face, il n’y a rien d’autre qu’ils peuvent soutenir à part un changement radical qu’on leur a appris à penser qu’il va les sauver de tout ce bordel. Mais c’est faux et la meilleure solution est de ne rien changer du tout comme ça radicalement et de faire les choses progressivement et en douceur.

Manuel*

Manuel est pro-indépendance.

Est-ce que tu te sens plus espagnol ou plus catalan ? Pourquoi ?

Je me sens plus catalan. C’est pour moi une entité à part entière, une nation à part entière, avec sa langue, sa culture, son drapeau différent du drapeau espagnol, qui se retrouve dans des valeurs différentes de celles de l’Espagne. Pour moi ce sont deux nations absolument différentes et je ne suis pas trop du côté du « on peut être espagnol et catalan en même temps » parce que je trouve que ce ne sont pas les mêmes individus.

Qu’est-ce qui impulse la volonté d’indépendance d’une partie des catalans selon toi ? Des motifs historiques et culturels ou bien d’ordre économique ?

Je dirai dans un premier temps des raisons historiques et culturelles. Mais je pense que dans les circonstances actuelles, c’est aussi l’économie qui fait que le mouvement indépendantiste a pris beaucoup de poids. Il faut savoir que la dernière fois où le mouvement indépendantiste a été aussi fort était juste avant que la guerre civile éclate et l’assassinat du premier président de la république catalane Lluís Companys en 1940. C’était la dernière fois où le mouvement indépendantiste catalan était si puissant. Après il y a eu la guerre civile, la dictature franquiste évidemment anti-catalane. Les catalans étaient fusillés, ils étaient républicains donc opposés à la monarchie. Donc après 1970, et après la mort de Franco en 1975 et les premières élections en 1977, le mouvement était trop faible et a commencé à regagner du terrain surtout après l’apparition du mouvement indépendantiste basque dirigé par ETA (Euskadi ta Askatasuna). Après les années 2000 sous Zapatero, premier ministre socialiste, les catalans ont demandé plus d’autonomie. Il avait promis davantage d’autonomie à travers un statut qu’il avait promulgué aux basques mais qu’il n’a pas octroyé aux catalans. Ce qui a engendré un grand sentiment d’injustice et les a poussés à réclamer de plus en plus d’indépendance. La balance fiscale en Espagne est très divisée, c’est-à-dire que les catalans donnent beaucoup plus qu’ils ne reçoivent du gouvernement espagnol. Ajouté à la crise et aux nombreux cas de corruption, c’est ce qui a redonné de la ferveur au mouvement indépendantiste.

Quelle importance revêt la question de la langue ?

J’ai vécu la majeure partie de ma vie à Barcelone mais j’ai récemment déménagé dans la banlieue nord de Barcelone, dans un petit village. A Barcelone, la langue parlée dépend vraiment des quartiers. Le quartier du lycée français par exemple est très riche et très bourgeois, et également très espagnol, hispanique. Au niveau de la vie quotidienne, selon les quartiers les gens seront plus propices à parles espagnol ou catalan. Sur les affiches c’est généralement en catalan, il y a parfois des affiches bilingues catalan et espagnol. Dans le village de 7000 habitants où j’habite maintenant, tout est en catalan et tout est très catalan. Barcelone est une ville très internationale, avec des millions d’habitants et c’est donc aussi parce qu’elle est si cosmopolite que le catalan n’est pas vraiment ancré. Dans les villages le catalan est beaucoup plus présent.

Pourquoi es-tu pour l’indépendance de la Catalogne ?

Les catalans doivent pouvoir avoir le droit de décider comment ils gèrent leur propre lieu. Je ne veux pas utiliser de terme fort ou officiel comme nation, état ou région. Je peux peut-être utiliser le mot pays parce qu’un pays n’est pas forcément un état. Les catalans sont une nation et devraient avoir le droit de gérer ce qui leur appartient, donc la Catalogne.

Pourquoi l’indépendance et pas un statut particulier ?

Je suis pour l’indépendance et pas pour une constitution revisitée ou autre chose. La Catalogne a fait un pas trop en avant, c’est impossible de revenir en arrière. Pour que la Catalogne reste en Espagne, il faut revoir la constitution, pour avoir une fédération, que toutes les régions soient des mini-états qui dépendent d’une institution principale. Mais le problème est qu’il y a de gros écarts économiques en Espagne. La Catalogne, le pays basque et la communauté madrilène sont les trois régions les plus riches et l’Andalousie et l’Extremadura sont les plus pauvres. En Catalogne, il y a des péages et internet est payant, en Andalousie, les autoroutes sont gratuites et internet est subventionné par le gouvernement grâce aux taxes payés par la Catalogne. Cet écart crée de gros problèmes qui au sein d’une fédération pourraient peut-être ne plus être, car chaque région se débrouillerait un peu. On essaye de créer un élan de solidarité et de mettre en commun pour permettre d’émanciper les régions plus en retard. Mais la Catalogne est « rabaissée », on ne la laisse pas éclore. Elle perd beaucoup de privilèges, par exemple l’aéroport El Prat de Barcelone a l’interdiction de devenir plus grand que l’aéroport de Madrid. Madrid essaye de tout centraliser pour éviter d’avantager Barcelone qui est une ville très attirante pour les touristes, mais aussi un port.

Y-a-t-il une forme de concurrence et de jalousie ? La Catalogne est-elle égoïste ?

Je peux comprendre l’argument de l’égoïsme mais il faut pas oublier que la Catalogne a toujours été la plus généreuse et n’a pas eu de retour mais a été discriminée par le reste de l’Espagne. A Madrid, dans beaucoup d’émissions télévisées, le passe-temps préférés des animateurs est de « basher » les catalans (Telemadrid) et divulguer de fausses informations sur la Catalogne. Ils ont dit par exemple que si tu ne parles pas catalan en catalogne tu ne te fais pas servir, que des professeurs auraient refusé de d’adresser dans une autre langue que le catalan à des enfants espagnols handicapés dans des classes catalanes. C’est de la contre-information. Ça doit aussi arriver du côté de Barcelone. Mais les espagnols ne font pas d’effort, le catalan peut être compris par les espagnols mais ils se braquent et refusent même d’essayer.

Comment interprètes-tu les résultats des élections ? Peut-on parler de victoire ?

Ce sujet divise énormément, selon le camp auquel on appartient on parlera de victoire ou de défaite. Moi je dis que c’est une victoire, une victoire à l’assemblée, au parlement catalan étant donné qu’il y a plus de sièges pro-indépendance qu’anti-indépendance. Néanmoins le parti Junts Pal Si (la coalition des anciens partis de gauche et de droite catalans qui se sont unis ainsi pour avoir plus de voix) n’a pas eu la majorité absolue, mais une autre force indépendantiste, le CUP (gauche radicale) était aussi présent. Le CUP vient de déclarer qu’elle refuse de s’allier avec Junts Pal Si étant donné qu’il ne reconnaît pas Arthur Mas à la présidence de la généralité catalane. Il faudra peut-être trouver un autre président pour pouvoir intégrer la CUP avec eux. Donc c’est une demi-victoire dans le sens où oui il y a plus de sièges dans le parlement qui sont pour l’indépendance que contre. Après dans les pourcentages, on dit que 48 % des gens ont voté pour l’indépendance, mais un parti qui est souvent omis, même deux sont Catalunya Si que es pot (une branche du parti Podemos) et unia democratica de cataluna (ancien SEU, maintenant CDC, qui est maintenant dans Junts Pal si) qui sont non pas pour l’indépendance mais pour le « droit à décider », c’est-à-dire le référendum. Le referendum est illégal en Espagne, inconstitutionnel et la « consulta popular » a été organisée en 2014 mais seuls les indépendantistes sont allés votés et les résultats étaient donc faussés. Donc avec près d’un catalan sur deux pour l’indépendance de ceux qui ont voté (77 % de participation, un résultat absolument historique) et si on prend en compte ceux qui sont pour le droit à décider, on arrive à une majorité de catalans qui veulent le droit de décider de leur avenir.

Quel est le scénario idéal pour le futur selon toi ?

Alors ça relève carrément de l’utopie mais le scénario idéal ce serait un gouvernement catalan avec tous les outils régaliens prêts pour assumer la construction d’un gouvernement, d’un état, c’est-à-dire avec les questions de création d’une armée etc. La catalogne actuellement a son propre système de justice, un parlement qui lui est propre mais qui dépend du parlement espagnol (toutes les lois passées par le parlement catalan doivent être validées par le parlement espagnol), un système de police, d’éducation, de santé. Il faut en plus la création d’une force diplomatique et d’une force militaire. Il faut donc une vraie construction tout simplement.

Qu’en serait-il de l’Union Européenne et des relations avec l’Europe ?

Dans l’idéal, après avoir établi les bases et créé un état, la Catalogne déclarerait son indépendance qui serait reconnue par la communauté internationale donc l’ONU, l’Union Européenne, l’Espagne. L’Espagne comprendrait que la sécession ne veut pas dire la fin de la relation hispano-catalane, il peut toujours y avoir un partenariat économique privilégié, une frontière ouverte.

 

*Le prénom a été modifié

Auteur·rice

Secrétaire générale de la rédaction du magazine Maze. Provinciale provençale étudiante à Sciences Po Paris. Expatriée à la Missouri School of Journalism pour un an. astrig@maze.fr

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