Gatsby le misérable

Gatsby. Qui n’a jamais entendu ce nom étincelant et mystérieux ? En le griffonnant, assis à l’ombre des pins de la Riviera, Francis Scott Fitzgerald aspire à rattraper le succès qu’il pourchasse depuis des années. Il veut se plonger à corps perdu dans sa nouvelle œuvre, l’emplir de la splendeur et de la décadence de sa vie, la façonner avec son âme. Deux longues années de travail sont nécessaires avant que Gatsby le magnifique ne paraisse, en avril 1925. Le roman est un échec ; il faut attendre la mort de son auteur pour le voir redécouvert et enfin triompher. Mais peut-être en est-il mieux ainsi car le chef-d’œuvre nous parvient encore enrobé de son parfum de désastre, à l’image de son personnage principal, un dénommé Gatsby.

Fiztgerald correspond précisément à l'image qu'on se fait de Gatsby -openculture.org
Fiztgerald correspond étrangement à l’image qu’on se fait de son héros -openculture.org

Le récit s’écoule le temps d’un été, le long d’un détroit de Long Island. Nick Carraway, jeune homme discret venu réussir à Manhattan, se fait témoin des événements qui lient et déchirent ses deux rives. Il s’installe à West Egg, dans une petite bicoque coincée entre les propriétés outrancières des nouveaux-riches new-yorkais. En face, la plus guindée Est Egg où vit sa cousine, la belle Daisy. C’est chez elle qu’il entend pour la première fois le nom de son voisin, Jay Gatsby. L’homme est célèbre dans toute la région pour donner des fêtes insensées où s’invitent hommes d’affaires et vedettes de cinéma. Sur l’hôte circulent les rumeurs les plus folles car rares sont ceux qui l’ont déjà vu. Nick, lui, fait sa connaissance, au milieu des rires grisés par le champagne de contrebande et des accents de jazz. Il découvre un dandy, mi-gentleman mi-voyou, au sourire envoûtant et aux manières alambiquées. Le nabab prend Nick en amitié, lui fait découvrir son monde. Les semaines passent et il finit par lui livrer l’illusion qu’il nourrit en secret : depuis son départ pour le front, Gatsby ne vit que pour une chose, revoir l’amour de ses jeunes années, Daisy. C’est sa passion maladive pour elle qui l’a mené à West Egg, c’est à elle qu’il a dédié sa fortune. Mais tous les dollars du monde n’arrêtent pas la course du temps ; on ne ravive pas la flamme d’une idylle adolescente.

La publication du roman intervient à l’apogée des Roaring Twenties, dans une Amérique devenue en quelques décennies maîtresse du monde. Industrialisation débridée, accroissement exponentiel de sa population, prospérité économique sans précédent, autant de bouleversements qui font d’elle le nouvel Eldorado. Seulement, la frénésie ambiante laisse la nouvelle génération sans repère, jeunesse dont Fitzgerald se fait le chantre : « On se trouve dans un pays qui n’est déjà plus celui où l’on est et pas encore celui où l’on va. » écrit-il dans Tendre est la nuit. La Génération Perdue est née. Ses écrivains s’attachent à peindre une jeunesse dorée qui s’enivre d’alcool et de vitesse pour oublier son errance. Dans sa quête d’identité, elle aperçoit poindre au loin la lumière d’un phare : par delà l’océan, la veille Europe semble si douce et sûre d’elle-même. Gatsby le magnifique, c’est d’abord le roman de l’attraction ; toutes les forces y sont irrésistiblement entraînées à l’Est.

La propriété de West Egg dans la très numérique adaptation de 2013 - Warner Bros. Pictures
La propriété de West Egg dans la très numérique adaptation de 2013 – Warner Bros. Pictures

La demeure de Gatsby en est la preuve éclatante. Sa silhouette gothique d’hôtel-de-ville normand, ses intérieurs Rococo ou Restauration constituent une réunion aussi éclectique que douteuse des grands mouvements artistiques européens. Le manoir est autant un temple à la gloire du vieux continent qu’un point d’ancrage pour les nantis new-yorkais. Il leur fait un temps oublier qu’ils sont les enfants du chaos. Et c’est avec maestria que Francis Scott Fitzgerald décrit les soirées extravagantes qui s’y tiennent. Grand amateur de débauche, il a lui-même fréquenté le gratin de Long Island. Les tableaux qu’il livre au lecteur sont ainsi éclaboussants de vie : tout pétille, virevolte, au rythme du fox-trot et de l’alcool. C’est une grande confusion qui règne dans le livre de Fitzgerald, alimentée par les deux carburants de l’Amérique : la boisson et l’automobile. Ils sont les propulseurs qui servent à arracher les personnages au cadre incompréhensible de leurs vies.

Mais le romancier ne passe pas l’œuvre à violenter ses figures dans un perpétuel tourbillon, il les baigne aussi dans un profond accablement. Ces dernières somnolent, dans une langueur qui ressemble bien à une hibernation de la conscience. Daisy par exemple, passe ses journées à se prélasser en espérant des jours meilleurs sans jamais être actrice de sa vie. Le verbe « bailler » est d’ailleurs un des plus utilisés du roman. L’élément le plus évocateur reste néanmoins le style de Fitzgerald. Ses phrases limpides, poétiques et teintées de mélancolie bercent le lecteur et le plongent dans la même torpeur que les personnages. De plus, l’action de Gatsby le magnifique se déroule en été, sous une chaleur écrasante qui engourdit et plonge ses victimes dans un état second. La scène d’anthologie au Plaza Hotel, dont nous vous laissons découvrir les subtilités, est révélatrice. La jeunesse du roman se laisse donc dériver, dans un oubli léthargique d’elle-même. Il est cependant un personnage qui lutte au milieu du courant : Jay Gatsby.

Gatsby est sans conteste un protagoniste fascinant, que ce soit par son chic, son sourire, « qui croyait en vous comme vous auriez voulu croire en vous-même », ou par le mystère qui entoure son passé. Mais dès le début, la chute semble inévitable.

 - Paramount Pictures
l’amertume des deux amants filmée par Jack Clayton – Paramount Pictures

La vie de Gatsby, c’est le roman de l’Amérique. Parti de rien mais dévoré par l’ambition, il a su arriver au sommet, au prix de grands sacrifices. Il est de ces hommes qui ne vivent que pour le rêve qu’ils poursuivent, à tel point que leur vie devient accessoire de leur illusion. La chimère de Gatsby s’appelle Daisy. Incarnation de la golden girl dont rêvait Fitzgerald, elle est angélique, superficielle et adulée. Sa romance avec Gatsby, qui n’est alors que jeune soldat, est éphémère. Elle le conçoit, lui non. Il emporte sa mémoire dans les tranchées et se promet de revenir digne d’elle. Mais ce n’est plus Daisy qu’il aime à présent, c’est le souvenir qu’il se fait d’elle. Comment alors ne pas être frustré par la réalité ? « On ne peut pas faire revivre le passé ! Mais bien sûr qu’on peut ! » s’exclame-t-il alors que Nick lui affirme le contraire. Gatsby a construit son empire sur les fondations d’une nostalgie vénéneuse, autrement dit sur du vide. Il y a entassé ses richesses sans imaginer que tout ne pouvait que s’écrouler. Ses retrouvailles avec Daisy sont maladroites, décevantes et finalement, vouées au drame. La prise de conscience de l’absurdité de sa vie est terrible, Fitzgerald confronte le héros à son propre néant.

L’idée de vide est fondamentale dans le roman. Gatsby le craint, le « guette » dans la nuit. Et ce qu’il désire, c’est le combler ; d’où les fêtes aberrantes, les voitures de luxes et les costumes hors-de-prix. Il ne fait que cacher sa futilité derrière une abondance factice. Cela donne lieu à un passage fantomatique où Nick découvre un soir la demeure du millionnaire toutes fenêtres ouvertes et lumières allumées, alors qu’il n’y reçoit personne. Dans sa solitude, le propriétaire cherche à l’emplir d’une présence, aussi illusoire soit-elle. On retrouverait presque ici une peur infantile du noir.

Loin d’être magnifique, Gatsby est misérable. Misérable d’abord parce qu’il n’est rien : arrivé de nulle part, sans repères, il poursuit un rêve irréalisable qui le place nez à nez avec la vacuité de son existence. Misérable ensuite parce qu’il inspire une compassion amère : tous les personnages finissent par se détourner de lui, de sa névrose, malgré les paillettes qu’il leur jette aux yeux. Et pour cause : il est le seul à se débattre pour garder la tête hors de l’eau et les met face à leur propre déni. Daisy elle-même préfère rester avec son idiot de mari plutôt que de supporter la compagnie douloureuse de son ancien amour. Seul Nick, c’est-à-dire le lecteur, lui reste fidèle et lance dans un suprême élan d’émotion : « C’est une bande de pourris, (…) Vous valez mieux à vous seul que toute cette foutue clique réunie. » Gatsby est en fait un homme pathétique condamné à aller seul dans un monde qu’il est incapable d’accepter.

Malgré la finesse de sa tranche, le troisième roman de Francis Scott Fitzgerald s’avère donc d’une grande richesse. C’est avec une élégance inégalable qu’il capture les instants d’une génération déphasée et ceux d’un être aux prises avec le néant. À sa lecture, vous entendrez résonner entre les pages les soupirs de l’auteur lui-même. Vous le comprendrez, sans avoir à le connaître, comme lui vous a compris. Car Gatsby le magnifique est un mythe, celui de l’homme moderne.

Pablo Moreno

Lycéen grenoblois féru d'histoire, de cinéma et de littérature russe et américaine. contact : pablo.grenoble@gmail.com

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