CINÉMA

Crise sans précédent dans les effets spéciaux : Hollywood voit vert

Nous sommes le 24 février 2013 tandis que la cérémonie des Oscars bat son plein. L’équipe des effets spéciaux de L’Odyssée de Pi monte sur scène pour recevoir son prix. En fin de discours l’un d’eux annonce que leur société, Rythme and Hues, est au même moment au bord du dépôt de bilan. Ironiquement la musique des Dents de la mer augmente pour couvrir sa voix afin de lui faire comprendre qu’il est temps de partir. L’homme se dépêche alors de terminer en haussant le voix, mais son micro est coupé. Rires jaunes dans la salle. La scène, vue en direct par 40 millions de spectateurs, révèle au grand public la plus grande crise du secteur des effets spéciaux à Hollywood.

Scott Ross, le fondateur de Digital Domain, à l’occasion d’Iron Man 3, estime qu’aujourd’hui « les effets spéciaux sont devenus les stars des films ». En effet il suffit de regarder les bandes-annonces pour constater que les moneys shoot (plans spectaculaires lourdement numérisés) sont bien plus mis en avant que les acteurs célèbres qu’il peut y avoir. D’ailleurs, celle de La planète des singes : les origines a pour la première fois cité le studio Weta Digital, responsable des effets spéciaux d’Avatar, comme argument marketing. Bref, alors que la production se repose plus que jamais sur des destructions massives pixélisées, l’industrie Hollywoodienne semble en même temps scier la branche sur laquelle elle est assise.

La poursuite entièrement numérique de Millénium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes (David Fincher) par Digital Domain – © Sony Pictures Releasing France

A partir de 2009 de nombreuses sociétés assurant les effets visuels se sont effondrées les unes après les autres. On note la fermeture entre autres d’Orphanage, Illusion Arts, Asylum, et même Matte World Digital qui était plébiscitée par Martin Scorsese et David Fincher pour leur savoir-faire dans les matte paintings numériques. Mais le plus emblématique reste la mise en faillite de la société Digital Domain, l’une des plus importante à Hollywood, pionnière dans la reproduction de visages numériques comme celui de Jeff Bridges jeune dans Tron : L’Héritage, de Brad Pitt dans L’Etrange histoire de Benjamin Button, ou du Drole de Noel de Scrooge. Sans oublier la liquidation de FuelVFX qui avait alors travaillé sur Avengers et ses 1,5 milliards de dollars de recette.

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Les Avengers au milieu d’un New York en destruction avant l’intervention d’ILM – © The Walt Disney Company

Les raisons de cette hécatombe sont multiples. Tout d’abord l’économie de ces sociétés se basent majoritairement sur la création de publicités, secteur durement touché par la crise financière. Mais surtout les studios, ou les sociétés d’effets spéciaux elles-mêmes, préfèrent se tourner vers l’Asie pour faire le travail et bénéficier ainsi d’une main d’œuvre bien moins chère que celle des Etats-Unis. Par exemple, la conversion 3D de Titanic a été effectuée pour une bonne partie en Inde et la société Rythme and Hues (L’Odyssée de Pi) a ouvert des bureaux à Vancouver et en Inde. Cette délocalisation est également motivée par la course aux crédits d’impôts les plus attractifs, comme ceux du Canada.
Comme dans tous les domaines, la concurrence a un rôle important. Les studios n’hésitent pas à l’utiliser pour faire baisser le plus possible les coûts de postproduction. Les sociétés sont alors souvent obligées pour faire travailler leurs salariés de signer des contrats alors que leur revenus seront inférieurs à la dépense nécessaire pour mener à bien le travail. Ces dépenses augmentent également à cause du studio ou des réalisateurs qui modifient le film en cours, quitte à jeter à la poubelle des plans avancés dans leur postproduction et dont leur coût est à la charge de la société. Sans oublier le fait que les effets spéciaux se doivent d’être constamment à la pointe et pour cela, les sociétés doivent mettre au point à leur frais de nouveaux outils, très vite désuets.
Mais comment des sociétés participant à des films qui rapportent des centaines de millions de dollars peuvent-elles perdre de l’argent ? Eh bien comme le dit le journaliste Julien Dupuy dans son article pour le site CaptureMag : « si les effets spéciaux rapportent beaucoup d’argent aux studios, les studios rapportent peu d’argent à l’industrie des effets spéciaux ». En effet leur contrat ne prévoit pas de pourcentage sur les bénéfices engrangés par le film.

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La scène de déraillement du train dans Hugo Cabret (Martin Scorsese) par Pixomondo

C’est ainsi que ce secteur s’est rassemblé pour dénoncer cette situation critique. En plus des traditionnelles manifestations dans la rue, ils ont su habilement mobiliser Internet. Sur les réseaux sociaux pour montrer leur soutient, les internautes ont modifié leurs photos de profil habituelles pour des carrés verts, symbole de l’incrustation numérique. Des photos de tournage sur fond vert ont également été publiées pour prouver le rôle essentiel des effets spéciaux.
Ce mouvement revendique notamment la création d’un syndicat (existant jadis mais supprimé avec l’arrivée du numérique) alors même que toutes les autres branches à Hollywood en ont un. Cela permettrait un meilleur encadrement des contrats et des demandes de modification du travail en cours, mais surtout de donner un poids politique au secteur. Autre demande majeure, la possibilité de bénéficier d’un pourcentage sur les recettes des films.

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Quicksilver se déplace à la vitesse du son (X-men days of futur past) grâce à Rising Sun Picture une compagnie…australienne – © 20th Century Fox

Aujourd’hui où en est-on ? Aucune de ces demandes n’ont réellement abouti. Seule l’irréductible Industrial Light and Magic (ILM) créée par George Lucas semble toujours en bonne santé. Cependant, certaines sociétés, hier en grave danger, sont sorties d’affaire temporairement. Le 21 septembre 2012 la partie effets spéciaux de Digital Domain a été rachetée, mais pas leur filiale de conversion 3d ou d’animation. Cette société a récemment pu travailler sur Maléfique, X-men Days of futur past, Her en ce qu’il concerne la ville futuriste, ou encore Pixels cet été. Pour permettre d’être encore plus attractive elle s’est depuis lancée dans le développement de la Réalité Virtuelle. La compagnie Rythme and Hues, elle, a été rachetée le 31 mars 2013 par Prana Studio ce qui lui a permis de travailler elle aussi sur le dernier X-men mais également sur la saison 5 de Game of Thrones. De cette manière, certaines ont réussi à ne pas s’effondrer totalement mais la situation n’en est pas moins améliorée. Tant que de réelles mesures (surtout la création d’un syndicat) ne seront abouties, Hollywood reste menacé par l’effondrement de son pilier principal, que sont les effets visuels. Car comme le rappelle très justement Julien Dupuy « ce ne sont pas les miracles technologiques qui déplacent les foules, mais le spectacle permis par ces miracles technologiques ».

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