Quand la musique t’emporte loin

L’excitation des premières fois, c’est là le sentiment ressenti sur la route du Festival de Musique Émergente en Abitibi-Témiscamingue. Faire 8 heures, voire 9 heures de voiture, passer au travers d’une immense réserve faunique, celle de la Vérendrye. Observer tous les lacs, les arbres et la beauté du paysage avant de finalement atterrir dans une région minière, l’Abitibi et dans une ville aux airs de Twin Peaks mélangé à Springfield, Rouyn-Noranda. Tout cela commence bien, la fin de semaine promet d’être atypique, intense et comme souvent en festival, de passer trop vite. En même temps, quatre jours c’est court et long à la fois, normal quand on dort peu, les heures se multiplient.

Le jeudi est pourtant court, fourbues par le trajet, le court sommeil de la veille et le lever au petit jour, nous ne prenons que le temps d’écouter le début de Totorro. Une découverte à la belle énergie, et le regret de n’en avoir eu qu’un échantillon. En découle une promesse silencieuse, celle de prendre le temps par la suite de réécouter tous les artistes loupés afin d’attiser l’envie de les voir autre part.
Si Doldrums ne nous a pas convaincues avec sa prestation live, Deerhoof nous aura au contraire laissées ébahies. Un batteur fou, un guitariste aux mimiques comiques et une chanteuse à l’apparence enfantine qui détonne face à tout ce beau monde. Un mélange particulier, qui fonctionne et dure depuis vingt ans. Une découverte aux frontières du rock et d’une multitude d’autres genres à écouter pour les performances percussives de Greg Saunier, placé au premier rang, ce qui est plutôt rare.

Vendredi le début de la fin

Le lendemain, reposées, nous nous décidons de partir à 19h pour le cabaret de la dernière chance, qui portera mieux son nom à 2h du matin une fois les shows terminés. Pour l’instant, la belle gueule de Philémon Cimon se produit sur scène. La voix est bonne, mais bloque sur certains aigus. Les paroles sont intéressantes, le groupe bon mais encore sujet à quelques améliorations.

À 20h nous décidons d’orienter nos choix vers le rock, le garage et le punk made in Canada. La qualité est au rendez-vous et l’énergie extatique est communicative entre Poni, belle entrée en matière, Ponctuation, alignant les phrases musicales à coup d’un garage efficace ou Navet Confit. Le nom a déjà son trait d’humour et les musiciens illustrent bien ce choix. Enchaînement intense avec Peregrine Falls. Ce duo de Vancouver se dédouane de paroles pour jouer avec cordes et percussions afin de livrer un style expérimental de punk rock. C’est bien la première fois que nous voyions un guitariste manier son instrument aussi bien avec les doigts qu’avec un archet.

The Fleshtones, exception américaine dans cette soirée rock, nous renvoie aux confins des 70’s et des 80’s, et ce pour notre plus grand plaisir. Leur âge avancé n’a pourtant laissé aucune ride sur leurs compositions et sur leurs chemises colorées. Concert vivifiant.
The Heat termine cette soirée. La jeune formation est prometteuse, mais partie sans dire au revoir et nous a laissées avec un goût amer.

Au milieu de cette mer de musique au genre défini, Bears Of Legend a fait figure d’exception dans nos choix. Et ce ne fut pas facile face à Duchess Says, qui selon certains dires était un des meilleurs show du festival. Pour autant, aucune déception ne fera irruption, puisque la découverte a été puissante. La dynamique de groupe est chaleureuse, l’humour au rendez-vous et un sentiment d’extrême douceur nous envahit. Quelques frissons viennent habiller nos peaux et nos oreilles papillonnent, s’envolent et se détachent du monde au fur et à mesure des chansons. Puis la fin nous happe et ne nous lâche plus. On se prend à entonner en cœur “Stand up for your freedom”, et à se lever comme un seul Homme, déterminés à appréhender l’exception du moment et ce sentiment communicatif et positif. Après s’être retirés et que la fin semble inévitable, les musiciens jouent de leurs voix pour un dernier titre a capella au milieu de la foule, magnifique.

Au milieu d’une guerre de crêpes, après quelques rencontres et l’adrénaline de la soirée, nous nous dirigeons vers le cabaret de la dernière chance pour consommer nos dernières onces de vitalité au rythme d’une playlist à l’image de la soirée. Du Rage Against The Machine et cette phrase scandée par les derniers survivants : “Never Do What They Told You”. Le ton est donné pour deux jours encore.

Un jour et une nuit sans fin

Samedi, comme on dit, un brunch et c’est reparti. Après avoir raté le 5 à 7 de la veille, aucune excuse ne nous laissera nous échapper à celui-ci. Après quelques tergiversations, la décision est prise. Pour aujourd’hui ce sera Chapelier fou. Harmonie et mélodie sont au rendez-vous de cette formation instrumentale, mélangeant classique et musique électronique de manière fort habile. Le côté Alice au pays des merveilles est réel, il n’y a qu’à rabattre nos paupières pour se retrouver à prendre le thé avec ce chapelier, pour être transportées dans un univers à part que l’on ne voudrait pas quitter.
Les groupes se suivent et ne se ressemblent pas. Chaque ambiance nous projette dans un autre monde, tout comme chaque rencontre improbable nous mène d’un endroit à l’autre.

Prieur&Landry produit un très bon garage qui déménage et démange, tellement qu’on en bouge dans tous les sens. Galaxie nous propulse loin. Dès l’entrée dans le Petit Théâtre du Vieux Noranda le constat est là, ça envoie. Face à cela Jeanne Added, un phénomène à part. L’instrumentalisation froide et minimale n’est pas sans rappeler la Cold Wave et la techno allemande. On se laisse prendre par cette atmosphère si particulière et par le timbre envoûtant de cette chanteuse au léger côté Tomboy. Aussi beau en disque qu’en vrai, une artiste à suivre de très près.

Changement radical de milieu musical en direction du Paramount, ou l’on se prépare à embarquer dans la Blue Volvo de Loud Lary Ajust. Du Hip Hop montréalais déjanté et chanté en franglais sur lequel  il faut se pencher. En dehors de leurs excellents albums, une de leurs forces en live est d’avoir une vraie batteuse et donc un beat particulier. Malgré la chaleur accablante dans la salle, le public est au rendez-vous pour pogoter au premier rang, entonner les refrains avec ardeur et se tenir les drinks entre each other.

Après avoir croisé 19 étudiants de Valenciennes en échange pour un an à l’UQAT (oui la classe a décidé de bouger dans son intégralité dans ce coin du Québec), c’est le reggae de Face T qui fait son entrée. Puis après une pause au bord du lac après 8 heures de concerts (le trajet Rouyn – Montréal en somme), une famille du cru vient nous déloger pour nous faire partager sa ferveur. Et c’est reparti pour un tour !

Molly d’abord, puis Das Mortal et IPhaze pour une épopée électro se terminant aux prémices du jour. Une belle nuit juchée de moments atypiques que l’on espère ne pas oublier. Une conversation avec un camionneur profitant depuis des années du festival en off, puis improviser une sorte de football avec une balle de jonglage avant de tenter bien trop tard le longboard pour en tomber lamentablement et détruire la semelle de ses chaussures. Au milieu de tout ça du rire, et beaucoup de joie.

Qui finalement en a malheureusement une

Le dimanche le lever est difficile. La motivation ? Elle, elle n’est pas retombée. Deuxième 5 à 7 du weekend partagé entre Tomas Furey et ses belles plages sonores, et Francis Faubert. Voix grave et éraillée qui laisse passer un frissonnement sur l’épiderme de ceux qui savent les apprécier. Côté sonorités, un air de The Doors se détache avec dans la manière de chanter une intonation proche de Renaud. Comme beaucoup de groupes venant du Québec l’humour est bien présent, comme l’attention que se porte tous les membres.

Chez Safia Nolin, nous pouvons nous faire la même remarque. Il y a de la complicité accompagnée d’une voix maîtrisée et touchante. C’est joli, et ça mérite une attention sur disque.

Après un détour auditif agréable à l’écoute de Séoul, Louis-Jean Cormier institution québécoise justifiée nous aura surprise. On nous avait pourtant prévenu, il allait nous séduire. Au premier abord, nous ne comprenions pas pourquoi. Qu’a-t-il de si particulier ? Eh bien un charme et un charisme magnétique qui vous prend par surprise tout au long des compositions. L’ancien leader de Karkwa venu présenter son deuxième album solo Les Grandes Artères n’aura pas manqué son coup. Il connaît son affaire, comme on le dit si bien, et on ne s’en lasse pas. Le visuel en fond s’agence parfaitement avec l’alternance entre puissance rock émanant d’une douceur attractive. Au son de Tout le monde en même temps un frissonnement parcourt l’audience qui reprend le titre en cœur. Ce sont dans ces moments là que la portée du live et des festivals se fait sentir.

C’est non sans un grand enthousiasme que nous nous dirigeons ensuite vers Kid Koala. Toujours plus de chaleur sous le temps clément de cette première fin de semaine de septembre, ce qui apparemment ne va pas de soi à chaque édition. Aussitôt rentrées dans la salle du Paramount que le DJ montréalais se lance dans un remix de The XX, avant de mixer du White Stripes et une multitude d’autres noms de la culture alternative de ce début de XXIème siècle. Les transitions ne sont pas parfaites, mais aujourd’hui rares sont ceux qui peuvent encore se targuer de manier le vinyle et la platine en direct, et de livrer un show inimitable. Mention spéciale au passage de La Bitt à Tibi de Râoul Duguay, hymne des Abitibiens, au costume de koala et à la bonne humeur véhiculée dans ce concert de clôture adorable et mémorable.

Le retour se fait le lundi à 6h du matin le jour de la fête du travail. Le voyage en bus donne l’impression d’être dans une colonie de vacances atypique rentrant chez elle après un évènement unique et qui a du mal à s’en remettre. La mélancolie de l’évènement se fait déjà sentir, l’ensemble fait déjà partie du monde des souvenirs et le compteur avant la prochaine édition est déjà lancé. La playlist du festival tourne déjà dans nos oreilles, et l’on se répète que si c’était la première fois, ce ne sera sûrement pas la dernière, ce ne peut être la dernière !

Louison Larbodie

Europe

En amour avec la diversité artistique, immergée dans les images et les sonorités, en quête d'une fameuse culture hybride, à la croisée des idées. Sur la route et sur les rails, entre la France et les festivals.

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