ART

Festival des Grands Chemins en Vallée d’Ax

Il est des endroits sur lesquels le temps ne semble pas avoir d’emprise, ou l’absence n’a pas l’air d’avoir été effective. Ces endroits font office de seconde maison, de madeleine de Proust expansive, qui ajoute au domaine des souvenirs chaque instant vécu. Ax-les-Thermes et son festival répondent à ces critères. Quinze ans après une première édition floue, plus d’une dizaine passée depuis, le retour se faisait attendre. Deux années ratées donnaient de la matière à rattraper en ce 18ème anniversaire du festival.

Mercredi 29 juillet, les festivités débutent par une immersion dans la nature à la recherche du spectacle vivant. Comme chaque année la randonnée spectacle offre la possibilité d’assister à la création in situ d’une compagnie. Cette année, Ilotopie est à l’honneur. Grimés en animaux multiples, en druide ou en ermite, la compagnie nous laisse en état de contemplation, permettant une dégustation au gré des étapes. Sans réelle histoire, l’ensemble fait office de cartes postales disséminées au fil de la montée. La nature, terre et eau, défile au long de notre ascension pour nous oxygéner et nous relaxer dans ce calme paisible. Le guide conte quant à lui diverses anecdotes, comme celle sur la guerre des demoiselles. Apparemment, les hommes se déguisaient en femmes au coucher du soleil afin de récupérer du bois. Grâce à ces interventions, les mots prononcés au début par le druide trouvent là tout leur écho : « La nature nous a donné deux oreilles et une langue seulement, pour écouter davantage et parler moins ».

Ilotopie - Randonnée Spectacle - Louison Larbodie

Ilotopie – Randonnée Spectacle – Louison Larbodie

Ilotopie - Randonnée Spectacle - Louison Larbodie

Ilotopie – Randonnée Spectacle – Louison Larbodie

Ilotopie - Randonnée Spectacle - Louison Larbodie

Ilotopie – Randonnée Spectacle – Louison Larbodie


Le jeudi 30 juillet, « la montagne [est] servie sur un plateau » malgré le déluge. Événement raté pour cause de bénévolat, la soirée est plus prolifique. À 21h15, sous la bruine, le G. Bistaki joue sa nouvelle création à l’esthétique léchée. The baïna trampa fritz fallen : une déambulation en noir, blanc et jaune maïs, dans l’obscurité du crépuscule, exposant les utilisations multiples de ces grains au service du spectacle vivant et des chorégraphies travaillées de la compagnie. Jonglage à base de pelles, tractage de sacs de maïs, costumes d’un blanc immaculé et alimentation sans fin d’une machine à grain sur Big Rock Candy Mountains ne sont pas sans rappeler le O’Brother des frères Coen. À noter le ballet effectué sur le concerto n° 21 en C majeur de Mozart au cours duquel un combat de boxe s’esquisse au ralenti et durant lequel les pelles sont maniées telles des épées. L’ensemble des musiques choisies et de l’ambiance recréée a une connotation très cinématographique, que cela concerne Le Parrain de Francis Ford Coppola, le cinéma made in Bollywood ou la tragédie lors de la scène finale sur le Requiem en D mineur (Rex Tremendæ) de Mozart. Un pathos en décalage en émane, où les sacs de grains percés sur le crâne des acteurs font office de point morbide de non retour. Cette fin digne d’une tragédie Shakespearienne, à la beauté mortuaire frappante, laisse béate. Tout comme l’harmonie de la respiration des acteurs dont s’échappe un filet de condensation blanchâtre causé par la fraîcheur de ce début de soirée ou lorsqu’une bataille se mue en danse de salon. Vision poétique où les corps se mêlent, s’emmêlent et dessinent au fil des pas le parterre recouvert de grains. Un spectacle tout frais tout beau.

À 22h30, le rock noize de Conger Conger se fait entendre. Un concert relevant plus de la performance que de la véritable audition, un show dans la veine du festival.

Vendredi 31 juillet, un peu de off avec Purbal, petite compagnie composée de deux jeunes gymnastes de 11 et 15 ans chantant à capella tout en réalisant de multiples acrobaties et habitués du festival depuis de multiples années. Des enfants de la balle qui promettent d’aller bien loin.

Les 400 coups ensuite, avec Sophie, ancienne 12 balles dans la peau, et Michelle dans le rôle d’Éric. Spectacle de l’enfance, la femme fantôme n’a pas le même effet des années plus tard. Pourtant, avec la même gouaille et la même tenue, Sophie continue de camper à merveille son rôle. Après 24 épées et 5 plaques enfoncées dans la boîte, le travail de contorsion a toujours le même effet sur les enfants.

À 16h, un peu de In, avec les Butors, cirque aérien réalisé par le Cirque Hirsute. Ce qui impressionne au premier abord est la structure toute de câble tendue formant un carré et dont une des diagonales est occupée par une sorte de grande échelle. Le tout posé sur deux piliers, tourne sur lui-même selon les acrobaties réalisées dans cette volière humaine. Une prestation aux allures de basse-cour de haute voltige durant laquelle les deux oiseaux sont saisissants dans la fluidité de leur technicité. Sans harnais, ils livrent un beau travail d’équilibre où tout paraît simple et réalisable. Leurs piaillements  et l’idée de départ font de l’humour un état de grâce de ce cirque aérien. Enfants et adultes laissent échapper des éclats de rire face aux différents comiques présents : situation, répétition et visuel. Dans le décor du Parc du Teich le tout prend sens, alors que cette cage baroque inverse pourtant les codes. Ici la femme séduit et prend le plumage coloré, tandis que l’homme d’un gris terne subit une certaine cruauté.

Cirque Hirsute - Les Butors - Louison Larbodie

Cirque Hirsute – Les Butors – Louison Larbodie

Quelques heures plus tard, Ilotopie revient en force. Pourtant prévenue de la particularité du contenu, ce qui a suivi restait inattendu. Sur le parvis du Casino un étrange ballet se déroule. Différents personnages présentent une “gastronomie corporelle” où la nourriture se prélève à même le corps, comme si l’on dégustait côtes, sang et autres parties de nos physionomies communes. Un cannibalisme humain déroutant et déstabilisant. Jusqu’où est-on capable d’aller ? L’idée du requin prêt à écraser l’autre pour la réussite s’illustre lors de ce spectacle. Si ce n’est pas la chair de l’autre que nous consommons, n’épuisons-nous pas l’autre par la violence de notre quotidien où les rapports humains s’effacent au profit de l’individualisme ?
Écœurés, l’autre question est celle de l’absorption d’autres êtres vivants. Face à cette représentation, il est clair que notre société occidentale nous fait oublier la provenance de certains aliments. Si nous devions manger à même l’animal serait-on aussi épouvanté que face à cette simulation ? La question se pose.
Arrivés à la fin de leurs denrées disponibles ces hommes et femmes sandwichs s’écroulent au sol, sans vie, et retournent à l’état de nature, pris en charge par un homme racine. Les spectateurs discutent entre eux, mitigés, indécis, choqués et songeurs. On peut dire qu’Ilotopie a le don de faire réfléchir ! Cependant, âmes sensibles s’abstenir, La recette des corps perdus demande une préparation avant d’être vue.

Ilotopie - La recette des corps perdus - Louison Larbodie

Ilotopie – La recette des corps perdus – Louison Larbodie

Changement total de registre avec la famille Torzannioli faisant suite aux frères. Jacky, cascadeur expérimenté du cirque forain use d’audace dans un art qui selon Christine sa “nouvelle assistante” a la “nécessité du danger”. Ça commence bien ! Divertissante et drôle cette histoire familiale s’inscrivant dans le 20ème siècle est réjouissante. Jacky a  un air de Mickey (aka Brad Pitt) dans Snatch, et certaines scènes absurdes pourraient sortir d’un dessin animé de Tex Avery. L’homme bombe, c’est d’la balle.

La journée se clôture au son de Datcha Mandala, groupe de heavy blues psychédélique bordelais. Le trio a un air d’Hendrix croisé à Morrison qui a rencontré Robert Plant. Bref, ici, la notion du temps est perdue et les mélanges sont les bienvenus.

Samedi 1er août. La matinée commence de manière bouleversante, par une de ces prestations qui vous ôte tous les mots des cordes vocales et qui vous tire quelques larmes de vos canaux lacrymaux. Une de celles dont vous vous souviendrez longtemps, au point d’avoir envie de la voir et de la revoir. Jean, solo pour un monument aux morts de Patrice de Bénédetti provoque cet effet profond qui vous attrape aux viscères pour ne plus jamais s’en déloger.
Comment cet effet peut-il arriver ? Eh bien par la danse et le silence des mots, des morts et de ce qui n’a pas encore été dit. Dans cette perplexité de l’attente, et cette entente de la fin. Par le monument qui est traité. Le syndicalisme, Jaurès, et l’histoire de l’acteur et auteur du projet.
La prose chuchotée et les gestes s’harmonisent pour nous remettre face à des faits, des faits omis dans nos programmes scolaires, des faits oubliés ou que l’on ne souhaite pas rappeler.
Le texte ne peut montrer sa force par quelques citations tant il est dense, bien construit et à écouter ou lire dans sa totalité.
Cependant, en voici quelques extraits :
– “Jaurès mort assassiné
on a juste le temps de pleurer l’union sacrée
alors Jean disait
que le premier homme mort pour la paix
c’était Jaurès”
– “Jaurès disait en 1911
quelques années avant de se faire tuer
“n’imaginez pas que la guerre de demain
sera une guerre courte
pas un seul peuple n’est en mesure de remporter une victoire facile […]””
– “Joffre, général, chef des armées, n’applaudit pas Jaurès en 1911  Joffre est trop occupé à peindre ses soldats de plomb sur la grande table de son salon”

Toutes les paroles sont alors mises en espace et mimées par l’acteur de cette traversée bouleversante. La béquille est utilisé à la fois comme support en représentant le syndicalisme, tenant de la classe populaire délaissée avant 1914, et ensuite des gueules cassées prises en charge par la relève de Blum.  Mais la béquille est aussi le fusil, celui pour lequel Joffre a fait de ses soldats des cibles faciles en les ayant habillé d’un rouge coquelicot ayant causé la mort de 20000 hommes en deux jours, entre le 19 et le 20 août 1914.
Ce à quoi Patrice de Bénédetti ajoute :

” 1914 n’est pas le début, c’est déjà la fin
la fin d’un rêve, d’un monde plus juste
et c’est toujours les justes qu’on tue en premier
pas besoin d’attendre 1918 pour enterrer le prolétariat
été 1914 c’est 50 ans de combat social
qu’on assassine là, qu’on sacrifie là “.

Drapeau de la France froissé, marseillaise fredonné et public lessivé. Frissons et envies d’engagement se font sentir, d’autant plus à l’évocation du passé familial en amont du projet et de son père, Jean de Bénédetti.

Patrice de Bénédetti - - Louison Larbodie

Patrice de Bénédetti – Jean, solo pour un monument aux morts – Louison Larbodie

L’après-midi reste de grande qualité. Le Grand colossal théâtre ouvre le bal avec Batman contre Robespierre. Commencer par applaudir et faire ce simple constat : pourquoi a-t-on peur d’être heureux ?
À la fin et par l’absurde, la réponse arrive peut-être. Parce que quand on est heureux, on peut perdre beaucoup ! C’est le destin réservé à Jean Claude Barbès, un homme heureux qui perd tout.
Un synopsis simple, à l’apparence dramatique qui arrive pourtant à faire rire grâce à une dédramatisation habile caricaturant les grands traits de nos civilisations. Lors d’une scène de campagne électorale, l’équipe de communication en est venue à se dire qu’il ne fallait plus présenter un maire mais sa mascotte, soit le maire déguisé en lapin.
En bref, un bon moment.

Le Collectif Clown d’ici et d’ailleurs avec le Cirque Phare Ponleu Selpak (la lumière de l’art) prend la suite. Il s’agit d’une ONG cambodgienne permettant à des réfugiés de pouvoir bénéficier de cours de cirque. L’art comme moteur de développement.
La compagnie déjà venue il y a quelques années revient avec Chills, histoire de fantôme mise en scène avec grâce et entrain. La technique et la fluidité des circassiens est à couper le souffle, jusqu’à se demander comment un corps humain peut faire acte d’autant de souplesse, se contorsionner et défier les lois de la gravité avec autant de facilité présumée (on en oublie les années de travail).
Dans Chills, les vivants sont enjoués, alors que les fantômes sont les figures de la mort et de la sobriété. Le contraste est net et donne d’autant plus de charme à la diversité des scènes présentées. Cependant, se séparer des fantômes c’est se libérer de nos peurs, ce qu’il faut finalement parvenir à réaliser.

Cirque Phare Poleu Selpak - Chills - Louison Larbodie

Cirque Phare Poleu Selpak – Chills – Louison Larbodie

Au clair de lune Annibal et ses éléphants nous offre Le film du dimanche soir. Un cinéma reconstitué en plein air pour une séance atypique, pour un 3D réel et bourré de références (on ne citera que Citizen Kane). La famille Annibal projette un film muet, The Wild Witness, premier western français datant de 1919. Leur but étant d’en réaliser en direct la totalité de la bande son, ce qui en soit est déjà un projet ambitieux. Or plus la séance avance, plus l’implication des membres sur la projection est forte et plus le public intervient.
Quelques répliques impromptues font alors surface et rendent le tout encore plus attrayant.”Et lorsqu’un comédien meurt c’est un acteur qui retourne au chômage.” Certaines piques se réfèrent aussi à l’actualité de manière inattendue : “C’était un enfant, vous êtes des pourris, et on s’étonne de la montée du FN” ou encore “Les indiens c’est pas de ma faute j’étais pas née ! Vous me direz la Palestine …” sans compter “Les parvenus enrichis on ne sait pas trop comment, genre ils ont un compte en Suisse” ou le ” Il paraît qu’il a violé une femme de chambre à NYC “.
Moment des plus merveilleux, quand les scènes hors champs sont jouées et s’ajoutent à l’écran, quand le réel se mêle au fictif. Ou, lorsque les spectateurs sont invités à jouer l’opinion publique présente lors du jugement d’El Bicho, avec leur presse propre, un peu à la manière des Dreyfusards et des Antidreyfusards.
En somme, une sortie pas comme les autres qui va rester dans les annales.

Le festival se termine sur une énième note joviale au son de la heavy pop de Fancy, bien plus efficace en live.

À 18 bougies, nous pouvons dire sans crainte que ces grands chemins perdus dans la montagne ont encore la capacité d’offrir tout un panel d’émotions aux curieux ou aux habitués appréciant le charme de l’intimité et la proximité des artistes et de leurs spectateurs. Un festival dédié aux amoureux de la nature et du spectacle vivant auquel on ne peut que souhaiter encore de belles années après avoir passé sa majorité en toute beauté. Un bijou à préserver et qui livre chaque année son lot de surprises, de découvertes ou de retrouvailles.

Auteur·rice

En amour avec la diversité artistique, immergée dans les images et les sonorités, en quête d'une fameuse culture hybride, à la croisée des idées. Sur la route et sur les rails, entre la France et les festivals.

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