SOCIÉTÉ

Romain Molina, conteur d’un football british et humain

Malgré une excellente plume, Romain Molina est encore inconnu du grand public. Pourtant, cet Isérois exilé à Falkirk (Écosse) est devenu une référence dans le milieu de la culture-foot. Avec ses contributions pour L’Équipe et France Football, cet autodidacte de 24 ans attire de nombreux passionnés grâce à des récits qui mêlent ballon rond et Grande-Bretagne. Tout en s’écartant de l’hyper-médiatique Premier League, il aime parler de ce football-british sur son site « Hat-Trick ». Un homme étonnant et passionnant, qui explique son parcours, ses réussites et sa vision du journalisme pour vous, lecteurs de Maze.

Bonjour Romain. En te présentant rapidement, peux-tu nous dire comment es-tu passé de la vente de fruits et légumes au journalisme freelance ?

Je suis donc Romain Molina, un esprit libre et vagabond de 24 printemps. Petit-fils et fils de maraîchers, j’ai fait les marchés pendant des années, c’est vrai. Ce qui n’est pas forcément une fatalité, loin de là. J’avoue que le marché du samedi matin à Vienne, en Isère, reste d’ailleurs un très bon souvenir même s’il fallait se lever à quatre heures du matin parfois et aller arbitrer ou jouer au basket l’après-midi. Bel enchaînement remarque.

On m’a toujours dit que j’avais une « plume » (je citerai mon correcteur lors du bac blanc de français en Première où j’avais fait une réécriture d’Ubu Roi). J’ai toujours aimé écrire et créer, partager. Je pense que c’est venu naturellement, sans prédestiner quoi que ce soit. Ça s’est presque imposé comme une évidence, sachant que je cherchais uniquement à m’accomplir. Et il n’y a pas meilleur endroit qu’en gravitant autour du sport. Qu’il soit avec une balle orange, l’amour de ma vie, ou sur les terrains britanniques pour conter des histoires de ballon rond.

Quel a été le commencement pour toi, pour en arriver ici aujourd’hui ? Le blog hébergé et soutenu par le groupe L’Équipe t’a servi de rampe de lancement ?

J’ai eu la chance d’entrer en stage à Basket News/Maxi Basket où ça s’est admirablement bien passé. Par la suite, j’ai lancé Sharkfoot – l’idée de créer, m’accomplir -, tout en enquêtant sur un sinistre réseau entre la Belgique et la République démocratique du Congo qui a été publié sur CNN. Cela m’a vraiment aidé et j’avais d’ailleurs l’idée d’avoir vraiment fait quelque chose. C’est comme si j’avais fait du journalisme moral, éthique, avec un sacré travail de fond. Qu’importent les menaces (de mort, mais c’était assez drôle au fond, surtout quand la personne oublie d’appeler en masque), c’était enivrant et excitant.

Ensuite, j’ai eu la possibilité d’ouvrir ce blog, Kick-Off, sur L’Équipe. Au début, je me souviens m’être pris la tête avec un des responsables sur la longueur de mes interviews. Mais pour moi, a fortiori quand tu t’entretiens avec un inconnu du grand public, tu ne t’adresses pas aux amateurs de superficialité. Et puis merde, c’est ma vision du journalisme et je pense qu’elle est quand même partagée par d’autres. Je me suis souvent demandé : qu’est-ce que tu aimes lire ? Un entretien humain et intimiste, oui, complètement. Et si les autres trouvent ça trop long, qu’ils restent dans leur médiocrité.

J’ai eu la chance, les retours ont été excellents. Une rampe de lancement ? Dans un sens oui. Cependant, je me suis débrouillé seul pour les contacts et le reste. Ce qui ne me gêne aucunement et je le comprends d’ailleurs. Tu dois faire tes preuves, te construire. Je remercie donc L’Equipe pour la confiance. Je peux être critique pour beaucoup de choses, mais ça, je n’oublie pas. Un peu comme Aimé Jacquet, mais différemment.

Finalement, au vu de ton parcours et de tes méthodes de travail, te considères-tu comme un véritable journaliste sportif ?

Question cornélienne. Je me vois plus comme un conteur d’histoires. Ou un hurluberlu pensant sincèrement que la culture-foot, la profondeur spirituelle et la morale peuvent rassembler encore les gens. J’ai le feint espoir de défendre une certaine vision, pas uniquement du journalisme, mais de ce que nous sommes au fond.

Qu’on soit journaliste ou videur de truite, on n’en reste pas moins des êtres humains et l’exemplarité, l’exigence ou la morale sont des visions me tenant à cœur. Je m’aperçois que je ne réponds pas du tout à la question. Je ne me reconnais pas du tout dans la plupart des créneaux du journalisme sportif, et surtout de ses dirigeants. Ça me plaît de me voir un peu à part, mais ça doit être mon ego qui parle.

Et le succès de ton site “Hat-Trick”, considéré comme la référence du football britannique, comment peux-tu l’expliquer ?

Succès, succès, succès…. Tout dépend ce qu’on entend par ce mot. Oui, on a plus d’audience, de fidèles et de soutiens que certains sites alternatifs, dont certains sont excellents (Footballski est la référence, mais Le Libéro Lyon, Lucarne-Opposée et d’autres sont très bons également), mais ce n’est pas la panacée non plus.

On va dire qu’en terme « d’image », Hat-Trick est une référence dans le milieu. Je ne parle pas spécialement dans le football britannique, mais dans le journalisme. Sans rien, avec une petite équipe, on produit quotidiennement des articles, de l’info, du fond. On n’a jamais été motivé par le clic ou le buzz, on en rigole entre nous-même de ce terme. On fait ce qu’on aime et on a envie de lancer des choses de plus grandes envergures.

Un des succès de Hat-Trick, c’est peut-être le nombre d’interviews qu’on peut avoir. C’est presque unique sur le web aujourd’hui. On fait la joie des tabloïds britanniques pour les traductions plagiées et fausses d’ailleurs.

© Nicolas Fayeulle – Tous droits réservés

© Nicolas Fayeulle – Tous droits réservés

Tu as sorti un livre (Galère Football Club), recueil de 11 entretiens de footballeurs qui sont avant tout des hommes. Les avis étant très positifs au sujet de l’ouvrage, on peut deviner que c’est une récompense pour toi ?

Ma récompense est multiple. La première, c’est la confiance d’un homme pour qui j’ai le plus grand respect. Que ce soit humainement et professionnellement. Je n’ai jamais fait dans la flagornerie, mais si le monde de l’édition foot avait plus de Bertrand Pirel, le niveau s’élèverait. Seconde chose, la confiance que les joueurs ont eue en moi pour se confesser de la sorte. Se dévoiler, se mettre presque à nu… Ouais, je suis veinard quand même. Et ils sont super contents du rendu, donc c’est parfait.

Troisième récompense, le nombre de retours et ce qu’ils en disent. Je suis même assez surpris de ne pas avoir d’échos négatifs ou ne serait-ce que pas trop emballé par la lecture. J’aurais bien aimé pouvoir en parler dans des médias de grande diffusion et ne pas limiter la diffusion à un cercle internet qui pouvait me connaître, mais je préfère largement ma situation à un livre promu par la communauté journalistique et sans partage avec le lectorat. Être dans sa tour d’ivoire… On a peut-être une belle vue, de l’argent, mais on oublie l’essentiel : pourquoi fait-on ce métier ? Pourquoi écrit-on ? Parce que j’aime ça et parce que j’aime partager mes pensées, créations. Et si la réciprocité avec les lecteurs est présente, c’est une jouissance terrible.

Souhaites-tu explorer et continuer dans cette voie d’auteur d’ouvrages sur la culture-foot ?

Je souhaite vraiment écrire d’autres livres, je planche d’ailleurs dessus. Vu qu’aucun média ne me propose quelque chose (mis à part le magazine Barré, que je salue et qui est super cool), je n’ai déjà pas tellement le choix si je veux continuer à survivre dans cet univers. Puis, diffuser de la culture foot, réaliser un truc qui n’existe pas vraiment… Je ne sais pas, je vois un aspect presque chevaleresque dans le livre. C’est terriblement valorisant. Et même si ce sera épineux, j’ai envie de tenter ce pari. Avec les réalités du milieu et des lecteurs, mais aussi avec mes envies.

Après tout, pas à pas, pourquoi ne parviendrons-nous pas à fédérer des gens autour de livres sur le foot ? C’est quand même un terreau exceptionnel pour raconter des histoires. Baladez-vous à Gayfield Park pour l’Angus Coastal Derby entre Arbroath et Montrose en D4 écossaise. Voyez ce stade le plus près de la mer du Royaume-Uni et humez le vent, l’air salin (quand la mer ne passe pas par au-dessus une tribune) et écoutez, écoutez les chants des Gable Endies (Montrose) à l’égard de leur rival : « You sing only when you’re fishing ! ».

Informations : Le livre de Romain Molina, Galère Football Club (Editions Hugo Sports, 16,95€) est toujours disponible. Vous pouvez également suivre ses récits sur le site Hat-Trick et sur son compte Twitter.

Auteur·rice

Jeune étudiant caennais passionné par une musique éclectique (Foals, Muse, Hyphen Hyphen et autres Watsky), intéressé par un cinéma grand public, mais aussi avide de sports en tout genre.

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