LITTÉRATURE

« Tu vates eris » – Arthur Rimbaud

Récemment Charleville-Mézières a inauguré son nouveau Musée Rimbaud à travers plusieurs manifestations éclectiques. Spectacles, projections, concerts, jeux et déambulations poétiques, la ville entière célébrait le poète. A l’occasion de ces festivités, on a pu remarquer l’ampleur de la figure du jeune prodige dans les cœurs initiés. Arthur Rimbaud a marqué le monde entier, du plus simple lecteur au plus érudit, en écrivant le temps d’une adolescence. Dans ses Cahiers, Emil Cioran écrivit : « Rimbaud a émasculé la poésie pour un siècle. Voilà la force des génies : ils rendent les autres impossibles. ». Mais qui fut donc ce météore qu’on surnomma « l’homme aux semelles de vent » ?

Le jeune Arthur Rimbaud photographié par Étienne Carjat en 1872. (Source : www.culture.gouv.fr)

Le jeune Arthur Rimbaud photographié par Étienne Carjat en 1872.
(Source : www.culture.gouv.fr)

Arthur Rimbaud naît le 20 octobre 1854 à Charleville. Cette ville sera le berceau de son génie – ville abhorrée par le jeune homme qui s’y sent à l’étroit. Brillant élève, il récolte un à un les prix académiques et s’oriente vers la poésie sous l’influence de son professeur et ami Georges Izambard. Il s’engage alors dans le sillon creusé par Théodore de Banville, qu’il admire. C’est dans cette veine qu’il écrira, pendant une longue période, des poèmes aujourd’hui remarqués – bien qu’ils ne soient pas du niveau de ceux d’Une Saison en enfer ou d’Illuminations – tels Sensation ou Roman. Ses créations d’alors seront rassemblées dans le Recueil de Douai. Un souffle aventureux, qui déjà est présent dans la tête de l’adolescent, le pousse aux fugues. Il part à Paris, en quête de tumultes ; mais, en situation irrégulière, il est incarcéré. Izambard le fait libérer, l’accueille à Douai puis le raccompagne à Charleville chez son effrayante mère. Peu de temps après Rimbaud fugue à nouveau, vers la Belgique cette fois. Arrivé à Charleroi, il entrera dans une auberge qui lui inspirera le poème “Au Cabaret-Vert” – titre qui donnera son nom à l’actuel festival musical carolomacérien.

Ainsi le jeune Rimbaud mène une vie d’escapades où il enchaîne les fugues et, par ce moyen, découvre le monde. Il rencontre des artistes et des hommes forts. Il rencontre aussi le désastre et la misère. La guerre franco-prussienne vient de s’achever, la Commune de Paris naît et meurt dans le sang. Le poète s’endurcit. Au contact des fracas de l’histoire et immergé dans la littérature, Rimbaud devient sarcastique, critique, et cherche l’engagement ; son style aussi change et se libère à-demi du Parnasse de Banville. Le 15 mai 1871, il écrit à son ami Paul Demeny la lettre dite du « Voyant » où il définit sa conception du poète. Il a dix-sept ans. Le météore file.

« J’ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle. […] Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance et de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême Savant […]. »

« Un coin de table », Henri Fantin-Latour, 1872. Rimbaud est le deuxième homme assis en partant de la gauche. Il fréquente alors les « Vilains Bonshommes ».

« Un coin de table », Henri Fantin-Latour, 1872. Rimbaud est le deuxième homme assis en partant de la gauche. Il fréquente alors les « Vilains Bonshommes ». (Source : wikipedia.org)

Dès lors Rimbaud se tourne vers de nouvelles choses et sacre Paul Verlaine du titre de « vrai poète ». En septembre 1871, il est de retour à Paris où il rencontre les grands poètes de son temps, à qui il présente son génie en récitant un de ses chefs-d’oeuvre : Le Bateau ivre. Le jeune écrivain, qui n’est pas encore sorti de l’adolescence, a alors atteint sa maturité littéraire et est sur le point d’atteindre ses sommets. Mais, fâché avec le cercle poétique des « Vilains Bonshommes », Rimbaud est contraint de quitter la capitale. Il y retournera en 1872 pour emmener Verlaine avec lui en Angleterre et en Belgique ; les deux poètes vivront un liaison passionnelle qui s’achèvera brutalement à Bruxelles.

Désormais, Rimbaud s’isole. Il se rend dans la campagne ardennaise pour écrire dans la solitude ce qui deviendra Une Saison en enfer. Voyageant encore, il écrira une dernière fois avec l’aide de Germain Nouveau un ultime recueil : Illuminations. Dans ces deux recueils, le génie rimbaldien atteint son paroxysme. Après eux Rimbaud n’écrira plus jamais, sinon une correspondance abondante et quelques notes sans poésie. C’est là que réside toute l’énigme de cet homme. C’est comme si, à vingt ans, tout son feu poétique s’était mystérieusement éteint dans un ultime incendie.

S’ensuit la longue vie d’errance d’un nouveau Rimbaud. Il se fera militaire, marin, sans doute interprète ou ouvrier -l’aventure rimbaldienne est pleine de rebondissements, puis marchand de café, négociant en armes et explorateur. Il voyage à travers l’Europe, en Indonésie puis vers l’Orient et l’Afrique. Il conclut et rompt des contrats instinctivement, au gré de ses envies. Les hommes qu’il rencontre ne sont que des passants dans sa vie. Rimbaud peine à donner un horizon à son existence, lui qui se trouve enfin parmi les « Ailleurs ». Alors qu’il vit dangereusement loin de l’Europe, le public reconnaît enfin son talent – trop tard.

En 1891, Arthur Rimbaud se plaint de douleurs à la jambe droite alors qu’il se trouve en Éthiopie. Rapidement sa jambe raidie le contraint à l’immobilisation et il rentre en Europe allongé dans une civière inconfortable. Arrivé à l’hôpital de Marseille, sa jambe est « devenue à présent énorme et ressemble à une grosse citrouille ». On l’ampute. Le jeune trentenaire semble brièvement se porter mieux, mais son état de santé se dégrade très rapidement. Malgré ses membres qui le font souffrir, il souhaite repartir à Aden. Mais au lieu de cela il entre à nouveau à l’hôpital de Marseille, où il est pris d’une ferveur mystique incroyable pour l’homme qu’il fut. Face au développement de son cancer, le poète déchu n’a d’autres mots que : « Allah ! Allah kerim ! ». Il sombre dans le délire. Il souffre le martyr. Le 9 novembre 1891, Rimbaud annonce qu’il veut reprendre la mer le lendemain. Ce jour là, il partira effectivement pour un énième voyage, plus mystérieux encore : celui vers l’outre-tombe.

Auteur·rice

Étudiant en classes préparatoires littéraires. Féru d'Histoire et de Littérature. Amoureux de la poésie. Intéressé par la Philosophie et les Arts.

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