SOCIÉTÉ

Le loup au milieu des brebis, une histoire de couleur

Encore un choc et un coup dur porté contre la communauté noire américaine qui fait le deuil de 9 de ses membres, dont le sénateur de Caroline du Sud et pasteur Clementa Pinckney. Après les nombreuses bavures et violences policières subies ces derniers mois, la terrible fusillade de la nuit du 17 au 18 juin, dans l’Eglise méthodiste noire de Charleston, commanditée par Dylann Roof, un jeune extrémiste suprémaciste blanc âgé de 21 ans, fait gronder la rage et vient une nouvelle fois ébranler la justice et la sécurité au sein de la population noire des États du Sud.

« Des innocents ont été tués notamment parce que quelqu’un qui leur en voulait n’a eu aucun mal à se procurer une arme » – Barack Obama

L’éternel problème des armes aux États-Unis

Bien sûr ! Comment la paix et le respect peuvent ils devenir des valeurs essentielles dans un pays où les armes à feu s’offrent en cadeau d’anniversaire ? Et c’est avec le pistolet reçu lors de ses 21 ans en avril dernier que Dylann Roof a pénétré dans une des plus ancienne église noire de la côte est des États-Unis, symbole de la lutte contre l’esclavage, pour y abattre de sang froid un groupe de personnes rassemblées pour une lecture biblique, avec qui il venait de passer près d’une heure, l’air attentif et  innocent, avant de tirer. Il assassine neuf personnes, ne laissant seulement trois survivants, dont une petite fille de 5 ans qui, sur conseil d’une paroissienne a fait la morte pour épargner sa vie.

Le droit de porter une arme aux Etats Unis pose un réel problème et confronte utopie américaine et réalité. Ainsi peut-on lire dans le 2e amendement de la Constitution : « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé ». Mais la faille dans la puissance américaine réside surement dans la dispersion de la violence légitime (en France groupée autour de l’État et de ses cadres institutionnels), due à la vente et l’autorisation de port d’armes pas toujours contrôlés. Aux États-Unis cette violence se retrouve morcelée, individualisée et donc incontrôlable.

La question d’une législation plus claire et encadrée du port d’arme revient après chaque tragédie, mais n’aboutit malheureusement à aucune conclusion méliorative. Et ce sujet est d’avantage utilisé à des fins politiques que sécuritaires, comme le démontre les différentes positions des politiques américains au lendemain de la tragédie. Hillary Clinton, candidate démocrate aux prochaines élections américaines et Barack Obama s’unissent pour réclamer une réforme sur les armes, et si Jeb Bush, candidat républicain, reste plus discret sur la question, on se souvient tout de même de sa loi de 2005, passée en Floride en tant que gouverneur, qui autorisait l’utilisation d’arme à feu en cas de « sentiment de menace sur sa personne ». Cette loi avait mené au scandale après la mort de Trayvon Martin, jeune homme noir de 17 ans, abattu par son voisin en 2012.

Le président Obama avait déjà tenté de soumettre une réforme de la législation des armes à feu, suite à une fusillade dans une école en 2013, mais s’était heurté  à la rigidité et la surdité du Congrès, attaché aux valeurs traditionnelles des Etats Unis, pays de la Liberté personnelle – au détriment de la paix intérieure et de la sécurité collective.

La lenteur de l’évolution des mœurs et le frein que représente un Congrès républicain face à un gouvernement démocrate ne facilite ni les tentatives de réformes de Barack Obama ni l’aboutissement à un terrain d’entente constructif sur le sujet.

Hommage Charleston

Une histoire de drapeaux face à un problème de fond

Offrir une arme à feu à Dylann Roof, c’est ouvrir une bergerie à un loup affamé. Le seul frein au passage à l’acte ne pourrait être que sa conscience mais la sienne est, si l’on en croit ses différentes publications sur son site internet, loin d’être empreinte d’une quelconque trace de culpabilité, de regret ou d’hésitation. Son blog, retrouvé par le FBI peu de temps après l’identification du suspect, regorge d’images et publications racistes, ne cherchant ni à se cacher ni à peser ses propos. Sur le dernier post avant le massacre de Charleston, on peut lire : « Je n’ai pas le choix (…). Nous n’avons pas de skinheads, pas de véritable KKK (Ku Klux Klan), personne ne fait rien d’autre que de parler sur Internet. Quelqu’un doit avoir le courage de le faire dans le monde réel et j’imagine que cela doit être moi. »

Cette page est illustrée de photographies mettant en scène Dylann Roof brandissant le drapeau confédéré (celui des États esclavagistes durant la guerre de Sécession ndlr) ou brûlant celui des États-Unis, arborant fièrement, épinglés sur sa veste, ceux de l’Afrique du Sud et celui de l’ex-Rhodésie (actuel Zimbabwé) durant  les régimes d’apartheid et de la domination blanche. N’hésitant pas à prendre la pose une arme à la main, il utilise même quelques unes de ces photos sur son profil Facebook. Il affichait clairement et publiquement son idéologie raciste et extrémiste, ainsi que son comportement provocateur et violent. Pourtant, ni Facebook ni les autorités locales n’avaient pris la peine de s’y intéresser en profondeur ou de le sanctionner, alors que Dylann Roof avait déjà eut affaire à la justice à deux reprises depuis le début de cette année 2015, pour des histoires de drogue !

Le drapeau confédéré des États du Sud a crée la polémique suite à la découverte de ces photos. Symbolisant à la base la résistance contre la tyrannie des États du Nord, il est aujourd’hui très controversé et utilisé comme un symbole de suprématie blanche dans des régions où le racisme et la traite des noirs atteignaient des sommets il n’y a pas si longtemps. Face à l’horreur du massacre du 17 juin, des foules de manifestants et de nombreux politiques ont pris la parole en faveur du retrait du drapeau qui flottait encore sur le bâtiment du Parlement de l’Etat de Caroline du Sud et devant le siège du gouvernement de l’Etat.

"Take it down" Manifestations après la fusillade

http://fr.eonline.com

Le géant américain de la distribution Wal-Mart s’est également engagé à supprimer de ses rayons tout produit faisant la promotion ou reprenant le drapeau confédéré, et a été rapidement imité par Amazon et eBay.

Dylann Roof a finalement été arrêté le jeudi matin, lendemain de la fusillade, lors d’un contrôle routier mis en place par les autorités américaines. Il aura fallu cinq minutes pour prendre neuf vies, quatorze heures pour  traquer leur meurtrier, 150 ans pour descendre le drapeau confédéré et encore de nombreuses années avant de faire évoluer les idéologies racistes qui persistent et continuent de prôner la haine dans les Etats du Sud.

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