Karake sur le banc des accusés

Le 20 juin dernier, un léger tourment diplomatique a mis dans l’embarras plusieurs pays : le Royaume-Uni,  l’Espagne et le Rwanda. C’est l’arrestation du chef des services de renseignement rwandais, Emmanuel Karenzi Karake, qui en est à l’origine.

Qui est Karenzi Karake ?

Le général Karake est une personnalité clé du régime rwandais. Accusé de crimes de masse contre les Hutus après le génocide de 1994 et d’avoir orchestré le meurtre de trois humanitaires espagnols en 1997, autant le dire, son passé n’est pas des plus reluisant. Mais au Rwanda, « K-K » a aussi fait carrière parmi les officiers historiques de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise), la branche armée du Front Patriotique Rwandais (FPR), constitué en 1987 par des exilés Tutsis, peuple minoritaire déterminé à vivre sur sa terre et à lutter contre le pouvoir des Hutus.

Karake a donc longtemps combattu et a participé à stopper le génocide des Tutsis en juillet 1994 avec l’appui de l’APR. A la suite de cela, il parvient à être nommé à la tête du renseignement militaire. Il a notamment servi en République Démocratique du Congo. Il est d’ailleurs accusé d’avoir été impliqué dans des exactions contre des civils à Kisangani en 2000.

En 2009, un mandat d’arrêt européen l’oblige à quitter ses fonctions lors d’une mission conjointe de l’Union Africaine et de l’ONU au Darfour.  Une période difficile pour l’homme qui réussit finalement à réintégrer le premier cercle du régime en étant nommé directeur général des services de renseignement en 2011. C’est en endossant ce costume que l’officier a effectué de nombreuses missions en Europe, et plusieurs au Royaume-Uni où il rencontrait son homologue du MI6, sans se soucier d’être un jour arrêté.

Rattrapé par son passé

Accusé de génocide, le chef des services de renseignement du Rwanda a finalement été arrêté le 20 juin dernier à Londres. Rattrapé par son passé, la légitimité de sa présence sur le territoire britannique est remise en cause suite à la réouverture de dossiers, émis par la justice espagnole, qui l’accusent de crimes de guerre. Cependant,  il a radicalement refusé d’être remis à l’Espagne.

Soyons plus précis. A 54 ans, le militaire rwandais a en fait été interpellé en vertu d’un mandat d’arrêt espagnol pour la mort de neuf humanitaires espagnols au Rwanda entre 1994 et 2000. Le général était alors du côté de la rébellion Tutsis. C’est donc pour avoir tués des réfugiés Hutus que les espagnols auraient été tués. Pour la diplomatie britannique, le dossier est épineux.

Finalement relâché sous la caution de 1 million de livre, jusqu’à son procès, le Général est désormais assigné à résidence à l’ambassade du Rwanda et a pour obligation de se présenter tous les jours au tribunal. Le juge a fixé l’audience d’extradition aux 29 et 30 octobre.

Une Afrique en colère

Le président rwandais Paul Kagame s’insurge après cet événement. Selon lui, il est simplement impensable qu’un pays se permette d’intervenir de la sorte pour chasser un ressortissant d’un pays en visite dans un autre pays. Il s’exprime : « Je ne comprends pas sur quoi se base-t-on pour parler d’extradition. Une extradition pour aller où ? De quel droit l’Espagne ou un autre pays peut se permettre ce genre d’acte contre le Rwanda ? ». Kagame condamne ainsi « l’arrogance » et « le mépris » de l’Occident et en est par-là même venu à remettre en cause le droit de la Grande-Bretagne d’appliquer un mandat d’arrêt espagnol émis en 2008. Il faut le rappeler, le président Kagame, qui a mis fin au génocide de 1994, et qui dirige le pays depuis, est bien placé pour soutenir Karake puisqu’il dirigeait, à l’époque, la rébellion tutsi du Front patriotique rwandais dont faisait parti le général K-K.

De son côté, le Conseil de Paix et de Sécurité de l’Union Africaine condamne également cette arrestation.  Cette organisation majeure du continent africain s’est réunie à Addis Abeba en Ethiopie en urgence le 26 juin dernier, considérant que cela était un abus manifeste de compétence universelle dont s’est arrogé la « Westminster Magistrates Court » de Londres.  Beaucoup d’autres voix de la diplomatie rwandaise s’élèvent et en appellent à ce que l’Afrique possède un droit qui lui permette d’agir de la sorte en Occident.

Le Royaume-Uni dans l’embarras

L’arrestation de Karake embarrasse le gouvernement britannique qui ne s’exprime pas davantage que via les communiqués officiels. La porte-parole du Premier ministre David Cameron indique sobrement que les autorités britanniques étaient « dans l’obligation d’agir face à un mandat d’arrêt européen parfaitement valide ». Mais les autorités rwandaises disent ne toujours pas comprendre la décision britannique d’arrêter Emmanuel Karenzi Karake alors qu’il s’est régulièrement rendu par le passé à Londres sans être inquiété.

La procédure contre Karake ne devrait pas prendre plus de trois mois. La question est donc maintenant de savoir si Londres va exécuter jusqu’au bout le mandat d’arrêt. Par le passé, on se rappelle que le corps diplomatique britannique avait refusé l’extradition du Chilien Augusto Pinochet, demandée là encore par Madrid.

Même si la bonne entente entre les pays était quelque peu égratignée par la diffusion par la BBC, il y a quelques mois, d’un documentaire dénonçant les travers de la présidence de Kagame, cette situation crée une nouvelle tension entre le Royaume-Uni et le Rwanda qui n’avaient pourtant auparavant aucun litige particulier. Pendant que l’un réveille sa colère, l’autre reste cependant plus discret sur les suites de l’affaire. Irriter un allier ou s’aliéner un continent ? Le choix est rude.

Laurène Poirel

21 ans - Etudiante à Sciences Po Strasbourg

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